La ronde des intempéries

Le Danube file à nouveau à travers la plaine. Côté bulgare, la rive ondule légèrement. Quelques villes sont accrochées aux hauteurs pour se protéger des crues du fleuve. Mais elles sont moins nombreuses qu’auparavant et offrent un visage moins chaleureux, cachées derrière des usines, des grues ou des bâtiments désaffectés.

vlc-2015-10-23-12h32m37s741

La belle saison s’en est allée, les plages sont désertes et certains bars fermés. Pour nous il devient plus difficile de s’approvisionner, il nous faut gagner les centre-villes souvent éloignés des rives. Côté roumain, c’est le néant. Nous ne verrons qu’une seule ville en plus de 500 km. Les abords du Danube étant trop bas, les villes en sont éloignées de plusieurs kilomètres. Nous ne voyons que des ports industriels et la police des frontières qui, elle, est très présente. Ils nous contrôlent jusqu’à trois fois par jour et cela a commencé dès les Portes de Fer.

Lors de notre première rencontre, nous sommes déjà bien aux prises avec le vent quand nous apercevons leur bateau se diriger vers nous. Nous accostons donc rapidement côté serbe pour éviter un contrôle ennuyant. Voyant cela, ils repartent. Malheureusement, le bivouac est impossible où nous nous trouvons, nous traversons alors pour trouver un lieu plus propice côté roumain. Nous accostons sur une digue et escaladons pour déballer nos affaires. Dès que les policiers nous voient réapparaître, ils foncent vers nous, mais nous sommes déjà installés sur la digue à manger des gâteaux. Leur bateau étant trop gros et les vagues trop fortes, il leur est impossible d’accoster. Nous nous amusons alors à les regarder s’approcher, voir leur embarcation tanguer dangereusement près de la digue, puis rebrousser chemin et tenter ainsi leur chance à plusieurs reprises. Sans succès, ils s’éloignent mais restent non loin. Nous nous demandons s’ils ont renoncé. Alors que nous nous posons encore cette question, deux policiers à pied surgissent de nulle part et nous demandent nos papiers !

Depuis nous les avons vu dans toutes les situations possibles : au milieu du Danube, aux abords d’un port, à notre pause de midi, lorsque nous préparons un bivouac et même la nuit alors que nous nous apprêtons à dormir ! A chaque fois ils contrôlent nos passeports, sourient de notre voyage, s’assurent que tout aille bien pour nous, puis nous quittent, toujours avec un mot ou un geste aimable.

Côté bulgare, nous pagayons avec le courant. Le vent, presque toujours de l’est, se lève fréquemment. Nous parvenons cependant à avancer convenablement. Nous rencontrons, certes, beaucoup de policiers, mais nous aimerions discuter avec d’autres gens. Ainsi, à Lom, lorsque nous entendons quelques accords de guitare, nous nous dépêchons de faire demi-tour et d’aller à la rencontre du musicien. Nous arrivons au milieu d’un groupe de vieux hommes réunis sous un arbre, autour d’un banc, d’une table et de deux chaises. Ils nous accueillent chaleureusement. Le musicien improvise pour nous quelques chansons qu’il accompagne de sa guitare. Puis nous sortons violon et derbouka et jouons avec lui. Le tout sonne un peu faux. L’alcool semble avoir bien coulé, la guitare est amochée, mais cela nous fait à tous très plaisir.

P1090148

Quelques jours plus tard le vent, toujours d’est, se lève à nouveau. Puis la pluie vient lui tenir compagnie et enfin, pour compléter la ronde des intempéries, l’orage prend part à la danse. Nous sommes au milieu du Danube lorsque nous entendons le tonnerre se rapprocher. Nous accostons pour monter la tente au plus vite. L’orage semble un temps s’éloigner. Mais alors que nous pensons y échapper, il revient de plus belle. Sous notre tente nous ne nous sentons pas à l’abri.

En effet, afin d’économiser celle que nous réservions pour le voyage à vélo, nous étions partis avec une vieille tente qui a rendu l’âme dès les premières semaines. Puis, afin d’économiser notre argent, nous l’avions remplacée par une autre, bon marché, de mauvaise qualité qui s’est avérée très perméable. Le magasin nous l’avait d’ailleurs vendue préalablement cassée et nous avions dû l’échanger. Une bâche s’est donc rapidement avérée nécessaire pour ne pas transformer notre habitat en piscine par temps de pluie.

Nous sommes donc, ce fameux jour d’orage sous notre abri de fortune. Nous écoutons la pluie marteler sur la bâche, le tonnerre gronder au loin lorsque, soudain, le vent se lève brutalement. Nous nous retrouvons au plein cœur de l’orage, les parois de la tente s’écrasant contre nous. Une bourrasque, plus forte que les autres, arrache bâche et double toit. En panique, Nicolas sort dehors afin de remettre tant bien que mal le double toit (la bâche étant devenue inutilisable), tandis que Camille écope à l’intérieur à coup de casserole. L’auvent de notre tente a lui disparu sous plusieurs litres d’eau. Le temps que l’orage s’éloigne, nous continuons à écoper tout en mangeant des tartines de saucisson, fromage ou chocolat. A la fin de ce déluge, nous ressortons nos affaires restées, elles, bien au sec dans nos sacs étanches.

Les jours suivant, le temps reste pluvieux et venteux, la température diminue progressivement et nous ressentons le froid pour la première fois du voyage. L’été avait été particulièrement chaud. L’automne vient donc brutalement à sa rencontre et le Danube, au centre de la bataille, se tord dans des convulsions météorologiques douloureuses. Tout fout le camp. Les pélicans rentrent en Afrique, les vacanciers au boulot, le soleil devient souvenir. Même les moustiques nous abandonnent à leur tour.

vlc-2015-10-23-12h25m14s942

Le jour de l’anniversaire de Nicolas nous espérons un peu de répit comme présent. Mais nous nous réveillons sous un brouillard épais. Nous pagayons contre un vent fort, puis sous la pluie. Enfin un coup de tonnerre nous fait sursauter au milieu du Danube. En vitesse nous plantons la tente sous la pluie et rentrons à l’intérieur pour nous réchauffer. Une demi-heure plus tard le sol rebondi comme un matelas plein d’eau et devient dangereusement humide… En montant le bivouac en urgence nous nous sommes installés dans un creux qui se transforme désormais en flaque et l’eau pénètre à présent par le sol de notre tente. Sous la pluie qui ne faiblit pas, nous déplaçons la tente à un endroit plus propice. Nous nous installons finalement pour de bon. Le pluie diluvienne, tombera sans discontinuer de l’après-midi jusqu’au matin. Cerise sur le gâteau, le film que nous regardons s’arrête net, la batterie de l’ordinateur à plat. Qu’à cela ne tienne, nous lirons !

Le lendemain il vente fortement.

Le surlendemain le fond du kayak, percé, est dégonflé.

Durant toute cette semaine pleine de mauvaises surprises nous pagayons coûte que coûte contre les éléments afin d’arriver à temps à Roussé où Teodor nous attend. Nous finissons par y arriver, nos batteries à plat, tout comme celles de nos appareils électroniques. Le fond de notre kayak est lui tout aussi dégonflé. Nous apercevons enfin un coin de ciel bleu, perdu au milieu de la grisaille qui était devenue notre quotidien depuis une semaine.

P1090273

Teodor nous installe chaleureusement chez lui, nous sert à manger, et discrètement passe sur son ordinateur une chanson d’un groupe de rock, « Happy brithday… » Il disparaît, revient avec un sourire complice et tend à Nicolas un paquet en s’écriant « joyeux anniversaire ! ». La famille de Nicolas s’était arrangée pour obtenir son adresse en Bulgarie. On apprendra par la suite que le colis avait failli ne pas arriver : il avait été posté avec une mauvaise adresse. Marie-Pierre, la mère de Nicolas avait dû courir en urgence au centre de tri, prétexter un médicament important pour pouvoir retrouver le colis et changer l’adresse. Et quel médicament ! Saucisson, roquefort, broyé du Poitou et miel d’Ambroise et Madeleine, de quoi ressusciter un homme !

P1090287

Nous passons à Roussé deux jours bien remplis en compagnie de Teodor, de son cousin, de ses amis et d’Elena qui rentre en Russie après avoir passé trois ans en Turquie et en Asie. Après cette semaine éprouvante, nous prenons du repos dans ce lieu chaleureux. Teodor nous montre ses peintures, nous discutons des heures durant et savourons l’ambiance bigarrée et surprenante de son appartement. Nous en profitons aussi pour réparer notre kayak et souhaitons qu’il tienne bon encore quelques semaines.

P1090298

Publicités