À travers l’herbe rase et les « arbres pittoresques »

Munis d’un nouveau mois de visa, nous quittons la ville de Xining en direction de Chengdu. Là-bas, nous avons pour projet de renouveler une seconde fois notre visa. Cependant, la distance étant trop importante pour être parcourue à vélo à notre rythme tranquille, nous décidons de la raccourcir en prenant le bus. Un premier véhicule nous emmène jusqu’à la ville de Hezuo. Arrivés à la gare nous achetons nos billets pour le jour suivant puis trouvons un lieu de bivouac.

Alors que nous venons de rentrer dans la tente pour dormir, un groupe d’adolescents d’une quinzaine d’années empruntent le chemin où nous avons élu domicile. Ils s’arrêtent à nos abords et commencent à ricaner. Le plus excité de tous, un jeune moine drapé de rouge, rit à gorge déployée. Pour faire le malin, il répète « hello » pendant cinq bonnes minutes. Il paraîtrait que l’habit ne fait pas le moine… N’ayant pas une patience infinie, nous sortons un peu énervés et leur disons « goodbye ».

Le lendemain matin, à 5h, le réveil est dur. Le jour n’est pas levé mais la neige tombe. Nous rangeons la tente gelée en vrac et pédalons le plus vite possible jusqu’à la gare. Nous ne sommes pas mécontents de nous mettre à l’abri dans un bus. Durant le trajet qui nous mène jusqu’à Langmusi nous regardons le mauvais temps par la fenêtre, à la fois heureux d’être bien au chaud, mais aussi un peu inquiets pour la suite. En effet nous avons prévu de passer une quinzaine de jours entre 3000 et 4000 mètres d’altitude, à l’est du plateau tibétain. Nous ne sommes pas certains qu’à ces hauteurs au mois d’octobre, la météo soit toujours clémente.

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Heureusement, quand nous arrivons à Langmusi, la neige a déjà cessée et fond vite. Le soleil commence à poindre. Nous visitons le monastère de Sertri Gompa qui comble toutes nos attentes en clichés de culture tibétaine. Dans un cirque de montagnes, les temples sont recouverts de toitures dorées et arborent des têtes de dragons ou d’autres démons asiatiques. On entend les cloches aigües des moulins à prières et les moines qui habitent le lieu, avec leur longue robe rouge et leur chevelure rase paraissent des sages. Mais deux univers se croisent ici, celui de la religion et celui du tourisme. Certains prient, d’autres photographient.

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Même si, ici aussi les gens affluent, l’atmosphère est plus calme qu’au fort de Jiayuguan et nous prenons plaisir à nous promener d’un bâtiment à l’autre. Quelques heures et près d’une centaine de photos plus tard nous repartons.

Nous sommes chanceux, la météo est plutôt bonne les jours suivants. Nous pédalons la journée par beau temps et la pluie attend chaque soir que nous posions la tente pour tomber. Certes il fait tout de même assez froid en ce début de mois d’octobre mais cela reste supportable. Nous passons des jours agréables à pédaler et admirer les troupeaux de yacks ruminant l’herbe jaunie des hauts plateaux. Au loin, nous voyons se dessiner les pics dominant ce tableau.

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Nous avons déjà évoqué la gastronomie chinoise dans le dernier article et il faut bien avouer que c’est dans ce pays que nous avons le mieux mangé. Même si certains mets pouvaient être un peu trop pimentés pour nos palais, ou si parfois le poivre du Sichuan pouvait envahir un peu trop notre bouche, aucun plat ne nous avait encore déçu. Un midi un restaurant réussit cependant à nous démentir. Nous y entrons bien affamés, comme à notre habitude, mais déjà le menu nous coupe un peu l’appétit. Les prix nous semblent trop élevés et nous choisissons les deux seuls plats de la carte que restent dans notre budget. Tout y est écrit en chinois et nous ne savons pas à quoi ressemblera notre assiette. Mais à voir l’étonnement du serveur, nous rajoutons un plat de riz blanc (au moins nous aurons quelque chose de solide à nous mettre sous la dent). Nous ne regrettons pas ce dernier choix, car outre un sceau de riz nous ne voyons arriver que deux saladiers de bouillons les plus fades qu’il soit. À peine trois feuilles de verdure y flottent.

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Nous faisons la tête. D’autant plus que le couple assis derrière nous sort de table en laissant intouché plus de la moitié de leurs plats qui semblent pourtant alléchants. Mais comme personne ne vient desservir leurs assiettes, nous aidons de notre mieux en en transvasant une partie dans nos bols. Le repas fut excellent et ainsi nous pouvons dire que nous n’avons jamais été déçus dans un restaurant chinois !

Quelques jours plus tard, nous nous apprêtons à quitter le plateau tibétain. Nous n’avons plus qu’un dernier col à franchir. Nous montons tout un après-midi et le soir plantons la tente sans vraiment savoir où nous nous situons. Nous ne connaissons pas notre altitude et ignorons combien de kilomètres il nous reste à gravir. Le lendemain matin, nous nous réveillons dans un paysage blanchit par la neige tombée durant la nuit.

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Les nuages qui commencent à s’alourdir n’annoncent rien de bon et nous espérons être bientôt au bout de notre ascension. Finalement nous nous trouvons rapidement au col, ravis. Ici, des présentoirs proposent de la viande de yack fraîche ou séchée, d’autres arborent des peaux de bêtes. Mais nous ne faisons pas de vieux os et nous nous élançons en pensant que nous ne recroiserons pas de si tôt des montagnes aussi hautes.

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Il ne nous reste plus qu’une longue descente de plusieurs centaines de kilomètres jusqu’à Chendgu. En route nous nous arrêtons à Songpan. Nous avons prévu cette halte depuis longtemps car, si la ville a peu d’attraits, elle est située près d’un magnifique parc national. Encore une fois, nous sommes atterrés en prenant connaissance du prix du parc. Nous en aurions pour une centaine d’euros à deux (trajet et entrée). Le choc encaissé nous étudions les alternatives pour payer moins et de ce fait devenons étudiants. D’autres voyageurs nous avaient soufflé ce conseil. Un cyclo-randonneur français avait même obtenu ces réductions en montrant son permis de conduire. Rassurés par cette idée nous partons tôt le matin en amenant violon et derbouka.

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Il y a foule et la plupart des touristes que nous croisons semblent prêts à gravir l’Everest. Ils sont vêtus de la tête au pieds en attirail de randonneur, guêtres comprises. Certains avant de partir à l’assaut du parc, sortent leur bouteille d’oxygène pour en prendre de grandes bouffées.

Pourtant ce n’est pas la folle aventure : une passerelle de bois avec ses rambardes de part et d’autre nous dirige à travers le parc. De la nature, d’accord, mais bien encadrée et parsemée de bancs, de toilettes, de stands nourriture ou encore de bars à oxygène.

Maintenant que nous avons critiqué nous pouvons tout de même admettre que le parc était magnifique. Nous nous promenons avec plaisir et rigolons bien de la traduction française des panneaux de signalisation.

Traduction parfois amusante :

« Attention à glisser, à tomber »

« Interdire d’entrer, de fumer »

D’autres fois plus poétique :

« Attention à ne pas briser l’escalade et les arbres pittoresques »

Après cette balade nous nous installons devant l’entrée pour jouer de la musique et rembourser un peu la journée.

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De Songpan nous reprenons notre descente le long d’une rivière qui dévale jusqu’à Chengdu. La nature semble changer progressivement, l’herbe rase des plateaux se mue en de grandes forêts aux allures tropicales. L’air se réchauffe et s’humidifie. Ce n’est plus de la viande de yack qui recouvre les présentoirs des vendeurs ambulants mais bien des légumes et des fruits. De l’hiver il nous semble avoir rebroussé chemin vers l’été.

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Arrivés à Chengdu nous nous dirigeons vers le bureau de l’immigration et demandons naïvement à étendre notre visa. Ils ouvrent nos passeports, les referment et nous répondent navrés qu’il est impossible de renouveler deux fois un même visa. Nous leurs redemandons une seconde fois, incrédules et restons quelques instants un peu étourdis. Le troisième mois que nous projetions de passer en Chine s’envole subitement. Au lieu de pédaler entre les terrasses de riz du Hunan et les gigantesques pitons rocheux du parc de Zhangjiajie nous avons une semaine pour quitter la Chine. Désormais habitués aux changements de programme de dernière minute et aux soucis administratifs nous ressortons notre plan de secours. Nous passerons un mois en Corée en attendant d’aller travailler dans des fermes au Japon.

Nous nous reposons tout de même quelques jours à Chengdu. Nous nous baladons dans cette grande ville agitée qui fourmille de véhicules en tout genre (deux roues, trois roues ou quatre), de petits commerçants aux devantures colorées ou de grands super-marchés et profitons de nos derniers jours en Chine.

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Et puis nous voilà, assis dans un train, quarante heures durant, pour atteindre la côte est du pays. Nous mangeons quelques fruits de mer en guise de retrouvailles avec l’océan et embarquons sur un ferry à destination de la Corée du Sud.

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Encore un peu plus à l’est

À la fin du mois d’août, c’est au tour de Maïlys de nous quitter. La parenthèse de l’été se referme. Nous sommes restés près de quatre mois en Asie centrale, dont les deux derniers entourés par des amis et de la famille. Nous commencions à avoir nos marques et, par la présence familière de Loïc, Pierre et Maïlys, nous nous sentions parfois comme en France. Mais il nous faut à présent quitter ce cocon et partir pour la Chine.

Afin de bien préparer la suite du voyage nous passons quelques jours dans une auberge de jeunesse à Almaty. L’ambiance y est sympathique, nous passons la plus grande partie de nos journées et nos nuits sous une grande pergola. C’est le lieu de détente de l’auberge qui se transforme en dortoir le soir venu pour ceux qui préfèrent dormir à l’extérieur.

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À partir de témoignages de cyclo-randonneurs et de photos que nous trouvons sur internet nous préparons un itinéraire pour les trois mois que nous espérons passer en Chine. Nous cherchons aussi des renseignements quant aux trains et aux villes où nous pourrions faire renouveler nos visas. Une fois ces recherches accomplies nous réservons deux billets pour Urumqi. Et un matin, après avoir peinés à faire rentrer nos vélos et nos bagages dans la soute, nous voilà embarqués dans un bus couchette en partance pour la Chine.

Nous sommes toujours déboussolés quand il nous faut quitter nos vélos et les faire rentrer dans une voiture, un bus ou un train. C’est à chaque fois un moment inquiétant où l’on s’attend à des complications. Ce matin là nous nous sommes réveillés bien avant le soleil pour être certains d’arriver les premiers. Nous enfournons nos vélos dans les soutes, puis très vite, les voilà recouverts par des valises, des sacs et des cartons de marchandises. On s’y prend à plusieurs fois pour réussir à faire loger tout cela. Puis une fois ce puzzle achevé, les portes se ferment avec difficulté.

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Le voyage se passe sans encombre. Enfin… au passage de frontières nous avons failli perdre le bus. Avec tous nos sacs à faire passer au scanner nous sortons les derniers. Nous ne voyons plus personne et commençons à nous inquiéter. Le chauffeur n’avait pas pris la peine de nous prévenir qu’il fallait le rejoindre à un kilomètre d’ici et non juste après la frontière. Heureusement, après cinq minutes, nous retrouvons au coin d’une rue quelques passagers qui nous renseignent sur ce lieu. Ils étaient sur le point de se mettre en route, cela s’est joué de peu…

Arrivés à Urumqi, il nous reste encore à prendre le train pour Jiayuguan. Si en Asie centrale nous pouvions nous débrouiller avec nos quelques mots de russe, nous comprenons qu’en Chine la communication sera beaucoup plus difficile.

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Notre visa chinois a été si difficile à obtenir que nous décidons de profiter pleinement du temps dont nous disposons. Nous ne pédalerons pas sur les parties désertiques et monotones mais souhaitons au contraire prendre le temps de nous arrêter pour visiter les lieux touristiques qui nous intéressent. Mais cet enthousiasme est coupé net à l’arrivée au fort de Jiayuguan. Le fort et les fortifications sont effectivement beaux, mais quand nous y arrivons, le lieu est bondé, les prix prohibitifs et il y règne un petit air de parc d’attraction. Un mélange de musique épique, commerciale et traditionnelle tonne dans les hauts-parleur. Des hommes munis de lances ou d’épées défilent au son des tambours tandis que d’autres armés d’appareils photos leurs font face. À tous les coins des échoppes et des boutiques de souvenirs vendent bibelots, pierres précieuses, vêtements, nourritures…

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Fatigués de nos deux jours de transports et surtout vexés d’avoir payé autant pour rentrer dans ce parc, nous quittons le fort et décidons de continuer notre route sans aller aux montagnes-arc-en-ciel, le prochain parc ou nous voulions nous arrêter.

Finalement nous nous plaisons d’avantage à pédaler simplement et à nous arrêter chaque midi dans un restaurant où nous tirons au hasard un plat sur le menu en chinois. Sur la route et dans les villes, tout nous intrigue et nous nous amusons à regarder avec curiosité ce qui nous entoure.

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En quittant l’Asie Centrale, nous nous sentions usés par un an de voyage mais l’arrivée en Chine nous donne un nouvel élan. Nous retrouvons tout notre enthousiasme, notre envie de continuer à pédaler, encore un peu plus à l’est.

Depuis l’Asie Centrale, les infrastructures ont bien changées. Les routes sont asphaltées et nous réservent souvent de belles bandes d’arrêt d’urgence. Dans les villes, les barres d’immeubles fleurissent autour de grands boulevards. On voit apparaître des terrains de jeu, des promenades, des toilettes publiques et parfois même des pistes cyclables.

Certains de ces changements nous arrangent bien et un jour en fin d’après-midi, alors que nous pédalons sur une départementale des toilettes publiques surgissent au milieu de nulle part. Ravis de cette vision, nous nous arrêtons remplir nos bouteilles. Mais en y entrant nous nous rendons compte qu’il s’agit de toilettes de luxe : on y trouve même des lavabos et des prises électriques ! Nous sautons sur l’occasion et branchons l’ordinateur. Nicolas part se laver les cheveux dans un évier et nous commençons à cuisiner dehors en attendant que les batteries soient pleines.

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La femme responsable de l’entretien, qui habite avec sa famille dans une pièce attenante, nous aperçoit. Elle nous invite à manger à l’intérieur et installe pour nous une table et deux chaises au milieu des éviers. Elle vient ajouter en prime quelques condiments pour compléter notre platée puis nous amène une corbeille de pommes. Enfin, comme la nuit commence à poindre elle nous propose de poser nos matelas entre les lavabos.

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La première partie de notre périple épargne nos mollets. Les paysages sont plats et parfois semblables aux steppes du Kazakhstan. Puis nous piquons au sud pour nous enfoncer dans les montagnes et nous approcher du plateau tibétain.

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Le Kirghizstan ayant laissé quelques séquelles, nous étions un peu inquiets à l’approche des montagnes… Mais l’ascension est douce et agréable. Entre deux lacets nous apercevons nos premiers yacks, temples et drapeaux à prières. Tout excités de ce changement nous pédalons avec entrain.

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Après avoir grimpé plusieurs jours et passé quelques cols, nous redescendons en suivant une belle rivière qui nous mène jusqu’à la ville de Xining.

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À l’approche de cette ville, la circulation s’intensifie grandement. À midi nous mangeons poussière et gaz d’échappement. Puis rassasiés, nous finissons par trouver l’hôtel où nous devons nous enregistrer pour renouveler nos visas.

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Une fois ces démarches faites, nous passons quelques jours dans la famille de Him. Ils nous accueillent tous avec une extrême gentillesse. Avec eux nous continuons notre découverte de la cuisine chinoise. Sans jamais bien comprendre toutes les saveurs qui viennent éclater contre notre palais, nous goûtons et mangeons avec plaisir tous les plats qui passent à porté de baguettes. Nous leur posons de nombreuses questions et pouvons enfin assouvir la curiosité accumulée pendant ce premier mois de voyage.

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