Dernières soirées au pays du matin calme

En revenant en Corée, nous attaquons le dernier virage précédent la ligne droite du retour. Avant d’être catapultés en Europe nous devons nous confronter à nouveau aux administrations et résoudre le problème épineux du visa russe. Le faire à Séoul ou à Busan? Y aller à vélo, en train ou en stop? Agence ou non, lettre d’invitation… Nous sommes pressés de rentrer mais nous devons immanquablement passer par là.

Nous avions décidé de passer quelques semaines chez Hwayoung et Chan. Ils habitent au centre de la Corée, près de Daegu et demandent un coup de main pour divers travaux. Nous pédalons donc de Busan à Daegu pour nous rendre chez eux. Le retour aux pistes cyclables apparaît comme un soulagement après les grands axes japonais. Néanmoins notre moral ayant été rudement entamé par le mois précédent il nous en faudrait davantage pour nous remettre en selle. Nicolas surtout n’est pas en forme, il a attrapé un coup de froid et se traîne sur son vélo plus qu’il ne pédale. Il faut dire que les températures négatives la nuit ne nous aident pas. Heureusement, notre tenue tout confort à la japonaise nous permet de dormir convenablement : petites chaufferettes à glisser dans les chaussettes ou le sac de couchage et masque en polaire pour protéger le bout du nez. Avec ça comment fait-on pour continuer à se plaindre ?

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Enfin, nous ne sommes tout de même pas mécontents de dormir bien au chaud en arrivant chez Hwayoung et Chan. Elle est professeur d’anglais et lui de Kuksundo. Le kuksundo est un art martial et méditatif coréen. Chan nous a invité à plusieurs reprises à participer à ses cours qui ont lieu tous les matins de 6h à 7h. Comme nous avions quelques difficultés à nous réveiller, il a fini par nous proposer un cours personnel le soir !

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Nous les aidons dans différentes tâches, mais ce qui nous occupe le plus c’est la construction d’un mur en pierres sèches. Hwayoung nous fait découvrir la cuisine coréenne et nous initie à la cueillette de quelques plantes printanières comestibles. Nous goûtons avec plaisir à tous ces plats et notons plusieurs recettes à essayer à notre retour.

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En plus de nous nourrir grassement, ils résolvent nos problèmes à coup de baguette magique. Nos visas sont envoyés par la poste, ils obtiennent une réduction pour le ferry qui nous mènera à Vladivostok, ils réparent le porte-bagage arrière de Nicolas et en prime nous offrent un téléphone dont ils ne se servent plus.

Ils nous enlèvent un bon poids des épaules et ainsi, l’esprit tranquille, nous passons notre temps libre à nous balader. Nous profitons notamment de l’une de nos journées de pause pour visiter le temple d’Haiensa.

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Un autre week-end nous participons à la fabrication artisanale de sauce soja et de doenjang, une pâte de soja similaire au miso japonais. Un groupe de musique anime la journée avec les morceaux qui étaient traditionnellement joués à cette occasion.

Hwayoung nous présente des amis qui tiennent un bar musical dans leur village. Ils souhaitaient proposer un concert tous les vendredis soir mais ils manquent de musiciens. Ils nous invitent donc à jouer et présenter notre voyage en échange d’un bon repas. Sur la photo, si Nicolas joue assis par terre ce n’est pas pour faire son malin (quoique), mais c’est qu’il n’arrive plus à jouer autrement. Le derbouka acheté pour le voyage est très léger et lorsqu’il en joue sur une chaise, il a tendance à tomber.

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Nous reprenons la route trois semaines plus tard et nous dirigeons vers Pohang, sur la côte est de la Corée. Peu après la ville de Daegu nous nous rendons compte qu’il n’est pas possible d’emprunter à vélo la route que nous voulions prendre. Elle est interdite aux deux roues et la seule alternative, outre l’autoroute, est un détour de 80 km… Nous commençons à pester mais c’est oublier que désormais nous avons le joujou offert par Hwayoung. À ce moment, nous nous rendons compte qu’un smartphone peut être bien utile. Nous découvrons une route, invisible sur notre carte, qui nous fait traverser la montagne et nous envoie à un peu plus de 50 km au nord de Pohang. Bon, ça tire un peu plus sur les mollets que prévu mais la route est plaisante.

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Finalement nous arrivons bien sur la côte coréenne. Le temps est ensoleillé et nous profitons des plages et des paysages de bord de mer.

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La route n’est pas exactement comme on nous l’avait annoncée. On nous avait promis une route absolument plate suite à une démonstration à la logique implacable : la route est plate puisqu’elle est proche de la mer. En effet, on ne nous avait pas menti, la mer est plate. Cependant, malgré nos progrès dans la pratique du vélocipède, nous nous obstinons à croire que nous ne sommes toujours pas en mesure de pédaler sur l’eau. Nous empruntons donc la route qui, elle, monte et descend tout en restant proche de la mer…

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Après une dizaine de jours passés sur la côte, nous arrivons tout excités à Donghae. Nous embarquons avec un sentiment particulier sur notre dernier ferry. Nous allons arriver à Vladivostok qui était le bout de notre voyage. Ça y est, nous sommes vraiment en train de rentrer en France !

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La bouteille de vieux Borgogne

Lorsque nous sommes partis en voyage, nous rêvions de pédaler au sein d’une nature vierge, dans les steppes et les montagnes d’Asie Centrale. En revanche, jamais nous ne nous étions vraiment imaginés circuler dans de grandes mégalopoles. Et pourtant cela fait parti de notre voyage et contre toutes attentes on finit même par s’y habituer un peu.

Ainsi, en débarquant à 13h au port d’Incheon, nous ne nous inquiétons pas vraiment de devoir traverser la capitale coréenne et sa banlieue pour arriver 60km plus loin chez Seo. On se surprend même à trouver la ville de Séoul drôlement calme. Il faut dire qu’il y a une semaine nous pédalions à Chengdu, c’était une autre histoire…

Bien sûr, quand la chaîne de Nicolas se casse et que nous retrouvons son dérailleur arrière coincé entre les rayons, nous commençons à nous demander si nous arriverons bien le soir-même. Mais après quelques coups de pince, nous repartons. À un kilomètre de chez notre hôte, l’attache du dérailleur se casse, cette fois pour de bon et nous finissons en poussant les vélos.

Nous ne sommes pas mécontents d’arriver chez Seo, il fait nuit et nous nous sentons bien fatigués. Durant deux jours elle nous fait découvrir Séoul et quelques spécialités coréennes. Notamment le makoli, un alcool doux à base de riz. Cette boisson nous plaît bien et c’est le premier mot de coréen que nous retenons.

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Il nous faut tout de même réparer le vélo avant de partir. Nous nous rendons donc chez une vélociste. Les prix des dérailleurs qu’il nous propose nous semblant trop élevés, nous lui demandons juste de changer la pièce cassée et de redresser le tout. Le résultat n’est pas si concluant : si Nicolas passe la première vitesse, son dérailleur finira aussitôt dans les rayons. Tant pis, il finira le voyage sans ! Le vendeur est un peu gêné de nous laisser partir comme ça et gentiment il nous offre deux bandanas, un rose sans doute pour Nicolas et un bleu certainement pour Camille.

Une fois ce problème matériel réglé, nous remercions Seo pour son accueil et nous élançons sur la longue piste cyclable qui nous mènera jusqu’au sud du pays.

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Nous comprenons que ce trajet sera bien différent de ceux dont nous avions l’habitude. Nous nous souvenons de la Géorgie, où un jour une voiture s’était arrêtée en klaxonnant. Trois hommes en étaient sortis, nous avaient pris dans leurs bras pour nous saluer (un avait même soulevé Nicolas de terre pour nous communiquer sa joie). Ils nous avaient invités à manger mais surtout à boire tchatcha, vin et cognac. Ici, alors que nous sommes en train de cuisiner le soir, un homme s’approche timidement, s’incline en souriant et nous tend des barres de céréales en s’inclinant à nouveau. Jusqu’à présent nous étions plus habitués aux bonjours un peu expansifs, aux tapes dans le dos, aux poignes de main solides et aux voix fortes. Désormais les salutations et les remerciements se font en s’inclinant et d’une voix douce.

Les routes ont aussi bien changé. Il ne s’agit plus de la piste caillouteuse kirghize ni des grands axes routiers mais d’une piste cyclable toute neuve. Elle suit différentes rivières qui serpentent entre les collines. On y croise grues, hérons et cyclistes en survêtement, les uns cachés dans les roseaux, les autres juchés sur leurs vélos. Le chemin est orné tour à tour d’abris en bois, de toilettes publiques et d’agrès sportifs.

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La piste est si calme et si spacieuse que nous pouvons même pédaler côte à côte en écoutant les aventures des trois mousquetaires. En effet, nous avions téléchargé en livre audio les trois tomes des histoires des quatre compères. Depuis la Chine ils accompagnaient nos pauses et nos repas.

On pourrait croire à cette description que nos journées sont reposantes et s’écoulent facilement. Mais il n’en est rien. Il est bien douloureux d’écouter comment Athos s’enferme dans une cave, ingurgite le contenu des tonneaux et des bouteilles et dévore jambons et saucissons. On salive à la description des salmis et des gibelottes revenant à petit feu dans la cheminée de Porthos (même si nous ne connaissons pas vraiment ces plats…). À chaque chapitre, quand ils ne se battent pas, ce sont des pâtés en croûtes, des bouteilles de vin d’Anjou ou de vieux Bourgogne. Alors nous nous prenons à rêver de plats oubliés depuis plus d’un an et nous n’avons qu’un seul souhait, écouter Dumas en dégustant une bonne bouteille de vin.

Le premier jour où nous faisons les courses, notre appétit étant bien aiguisé nous entrons dans un super-marché muni d’une liste bien longue. Tout nous paraît bien cher et la seule chose que nous consentons à acheter est une bouteille de makoli. Le lendemain, la même chose se reproduit. Mais bien que le makoli semble être une boisson bien nourrissante, nous comprenons que nous ne pourrons pas nous en contenter. Nous achetons donc du riz, des pâtes, du tofu, des oignons et des œufs même si le prix de tout cela nous semble exorbitant.

Nous nous consolons avec du makoli et en améliorant jour après jour notre recette de crumble au kaki cuit à la poêle (à 1€ la pomme nous avons préféré les kakis déstockés ou ramassés sur le bord de la route, et bien sûr la margarine bien moins chère remplace le beurre). On n’est finalement pas trop mal !

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Mais la blessure se rouvre lorsque nous nous connectons sur internet. Nous y lisons les aventures de Max et Manue qui, bien que moins belliqueuses, n’en sont pas moins aussi gastronomiques que celles des mousquetaires. Ils nous ont fait saliver pendant tout leur voyage et les voilà de retour sur les routes de France. Désormais tout y passe : les bières belges, les carbonnades flamandes, la sauce au maroilles, les raclettes, les moules au maroilles et puis quoi encore, un phoque au maroilles?

Nous en étions là dans nos considérations gastronomiques, lorsqu’un matin alors que nous rangeons la tente, un promeneur nous invite à boire le café. Il habite à 300 mètres et nous dit de ne pas nous en faire, de laisser nos vélos et nos sacoches près des agrès de la piste cyclable. Personne ne viendra y toucher.

C’est un heureux retraité très sportif qui habite une maison avec une très belle vue sur la rivière. En nous asseyant autour de sa table, notre regard est tout de suite aimanté par une bouteille de bourgogne de 1994, à moitié vide. Il nous sert deux cafés au lait, mais nos yeux ne peuvent se détourner de la bouteille. Il nous explique alors qu’après le sport sa deuxième passion c’est de faire un vin de baies et de le boire. Il va cueillir les fruits dans les collines avoisinantes puis prépare son vin qu’il met ensuite dans de vieilles bouteilles. Qu’à cela ne tienne, nous ne boirons pas de bourgogne mais un vin de baies qui nous plaît bien. Puis lorsque que nous partons il nous en offre gentiment une bouteille.

Dans ces conditions le voyage devient très agréable. Nous avons trouvé de quoi accompagner la lecture des trois mousquetaires. Nous continuons tranquillement notre route, profitons du paysage et de certains bivouacs originaux.

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Tout va pour le mieux, entre de petites collines boisées nous traversons la charmante campagne coréenne. Parfois, le hasard nous amène devant un temple ou un musée que nous visitons avec plaisir.

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Mais bien sûr Nicolas qui aime beaucoup se plaindre trouve encore à redire : la piste est trop aseptisée et bien peu amusante. Alors pour remédier à cela il coince son dérailleur dans les rayons, le casse et brise la chaîne. La roue arrière se retrouve ainsi toute voilée. Cela arrive au meilleur moment : nous pédalions de nuit pour rattraper notre retard afin de nous rendre chez un hôte le lendemain. Voilà, nous avons enfin l’occasion de bien nous amuser en réparant le vélo à la lampe frontale… Nous ne pouvons plus rien faire du dérailleur alors nous raccourcissons la chaîne de quelques maillons afin qu’elle soit en tension entre la cassette et les plateaux. Cette fois-ci il n’est plus question de changer ni vitesses ni plateaux.

Le lendemain, nous parcourons donc les soixante kilomètres qui nous séparent de Gumi en poussant fréquemment le vélo. Mais il ne faut pas tout mettre sur le dos des problèmes mécaniques : les côtes sont parfois si raides en Corée qu’il nous était déjà arrivé de pousser, même avec des vélos en parfaite santé.

Nous retrouvons Jaeyong et sa femme dans l’épicerie où ils travaillent. Lui nous emmène dans leur appartement situé juste à côté et nous nous attablons autour d’un délicieux repas. Il nous explique que sa femme ne peut venir manger avec nous car l’un d’entre eux doit toujours garder le magasin. Ils ne sont que deux pour le faire tourner 24h sur 24. Nous sursautons sur nos chaises à ces dires. Nous lui demandons comment cela est possible et supposons qu’ils doivent être complètement éreintés quand le week-end arrive. Nous refaisons un bond sur nos sièges lorsqu’il nous répond en souriant qu’ils travaillent aussi le week-end. Nous osons à peine lui demander ce qu’il en est des vacances. Il n’en est rien, ils travaillent 365 jours par an, 24h sur 24, et cela depuis deux ans. En effet, ils ont pour projet de faire un tour du monde à vélo pendant cinq ans et souhaitent économiser pour cela. En attendant, ils paraissent tout de même pleins d’énergie et Jaeyong en trouve encore pour apprendre l’anglais. Il profite de ses longues nuits passées dans le magasin pour réviser sur internet. Nous nous sentons complètement dépassés par leur énergie.

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Malgré cela jamais ils ne se plaignent et durant les deux jours que nous passons avec eux, ils ont toujours un grand sourire, nous cuisinent des plats succulents en refusant catégoriquement que nous les aidions. Après beaucoup d’insistance, nous arrivons néanmoins à prendre la cuisine d’assaut pour préparer un de nos fameux crumbles, pour l’occasion avec des pommes et cuit au micro-onde ! Mais ce gâteau et le sachet de thé que nous leur avons rapporté du plateau tibétain sont bien peu face à tous les repas qu’ils nous préparent.

À Gumi, nous nous rendons chez deux vélocistes. Le premier n’a que des dérailleurs dix vitesses. Le second n’a pas non plus de dérailleur huit vitesses, mais en a un de sept. Cela fera l’affaire.

Nous disons au-revoir à nos deux hôtes, tout en les remerciant infiniment. En les quittant nous nous sentons bien petits et Nicolas promet de ne plus se plaindre, au moins pendant quelques temps.

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Nous repartons sur notre piste et pédalons agréablement pendant quelques jours. Les vélos nous laissent enfin tranquilles et nous arrivons finalement à Busan, au sud du pays.

Ici nous sommes accueillis par Christopher, un belge anglais installé en Corée depuis quelques années. Nous sommes au bout de notre trajet en Corée et comme pour célébrer cela, Chris nous sert un verre de rouge. Voilà de quoi nous ravir, on l’avait tellement attendu ! Il ira même jusqu’à nous combler : lorsque nous repartons il nous offre de quoi accompagner la lecture des trois mousquetaires. Certes ce n’est pas une bouteille de vieux bourgogne, mais ce cubi australien de cabernet sauvignon a l’avantage du volume!

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