Les ennuis nous sourient…

Nous voici arrivés entre Serbie et Croatie. Le fleuve zigzague entre les deux pays. Les kilomètres ont beau passer, les pays changer, le Danube n’en a cure et persiste dans ses paysages de plaines. Depuis plusieurs centaines de kilomètres, il poursuit sa course entre les plages de sable et les lisières de saules et de platanes. La chaleur étouffante pousse une couleuvre à venir trouver refuge sous notre kayak. Quelques grenouilles se glissent dans le double toit de notre tente ou dans notre kayak. Le soir, dans la tente, l’ouïe remplace la vue et nous devenons attentifs à tous les bruits de la nuit. Suivant les conseils de nos professeurs en la matière, Madeleine et Ambroise, nous essayons d’identifier certains cris d’animaux. Mais il reste encore beaucoup de travail. Nous entendons plusieurs soirs ce que nous prenons pour des vaches meuglant avec beaucoup de force et d’intensité. En effet, il est bien connu qu’en septembre, dans les parcs naturels de Croatie, des vaches sauvages meuglent la nuit, sans doute piquées par de gros taons nocturnes… Le lendemain matin, nous comprenons notre méprise en observant des traces de cervidés dans le sable des plages. Nous entendions depuis plusieurs soirs le brame des cerfs. Effectivement il reste encore énormément de travail !

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Un midi nous pagayons lorsque deux personnes nous hèlent. Il s’agit de nos deux kayakistes autrichiens que nous pensions bien loin devant nous. Malheureusement ils ont été retenus trois jours à Apatin pour avoir l’autorisation de circuler sur le Danube en Serbie. Ils nous expliquent toutes les difficultés qu’ils ont dues surmonter : des agents très mal-aimables ne parlant pas un mot d’anglais, un capitaine qui leur claque la porte au nez et un officier qui essaye de leur sous-tirer plus d’argent que prévu… Cela ne nous enchante pas, nous aurons les mêmes démarches à faire et avons déjà passé la ville d’Apatin de plus de 40 km ! Le lendemain matin nous téléphonons à l’ambassade qui nous confirme les dires des Autrichiens. Ils nous demandent d’abord de remonter jusqu’à Apatin, ce que nous déclinons, ce serait vraiment trop long pour nous en kayak. Ils nous conseillent alors d’aller le plus vite possible, tout en restant du côté croate, jusqu’à la ville de Vukovar. De là, nous pourrons rallier Apatin ou Novi Sad en bus pour faire les démarches nécessaires. Nous partons sur le champ pour Vukovar tout en nous préparant mentalement à ce que les prochains jours ne soient pas une partie de plaisir. Il nous faudra trouver un lieu proche du Danube où déposer notre kayak, nous rendre à Novi Sad ou à Apatin, essayer de faire ces démarches le plus vite possible, se débrouiller pour trouve un lieu où dormir si besoin, pour enfin revenir au kayak.

Nous nous arrêtons à Borovo, petite ville précédent Vukovar, pour casser la croûte et ne pas affronter les problèmes le ventre vide. Le repas ne nous réjouis guère, nous mangeons sans plaisir assis sur des rochers, le même pâté insipide qui nous sert de déjeuner depuis trois jours, tartiné sur des galettes cuites le matin et qui, par un oublié de Nicolas, se retrouvent à nouveau sans sel. Au moment de repartir, une personne vient se baigner près de nous. Il nous salue en souriant et nous commençons à discuter en anglais. Quand nous lui demandons s’il connaît un lieu où nous pourrions laisser notre kayak, il nous répond spontanément qu’il habite juste au-dessus et que nous n’avons qu’à venir chez lui. C’est à partir de cette phrase que, d’une situation désagréable et problématique, tout est devenu pour nous simplet facile.

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Serdjan nous prend en charge. Il nous aide à monter toutes nos affaires chez lui. Nous nous retrouvons devant deux tasses de café turque que sa mère prépare, il nous présente sa femme et sa jeune fille de 3 mois, puis discute avec nous de ce qui serait le mieux à faire dans notre situation. Nous nous rendrons à Apatin qui est plus proche, mais il nous faudra faire du stop puisqu’aucun bus ne lie ces deux villes. Ceci arrêté, il nous déconseille de partir maintenant car l’après-midi est déjà avancé et nous sert une liqueur de chocolat et du rakia, une eau-de-vie à la poire. Sa mère arrive avec une marmite remplie de soupe de légumes et une assiette de viandes grillées. Et nous voilà attablés, à cinq heures de l’après-midi, devant notre deuxième déjeuner, le tout arrosé de rakia qu’on nous ressert dès que notre verre se vide. Cette eau-de-vie délicieuse, confectionnée par sa mère, était très fruitée et tout cela nous réjouissait. La bonne humeur qui régnait dans cette maison, le sourire de sa mère, nous faisaient oublier nos tracas administratifs. Nous leur offrons une bouteille de rouge que nous trimballons depuis quelques jours dans le kayak et dont l’étiquette commençait à ne plus être très visible. Serdjan, qui travaille en Suède, profitait de ses derniers jours de vacances pour revoir sa famille et ses amis. Cela donnait lieu à un défilé continuel dans la maison et chaque nouvel invité était l’occasion de boire et manger à nouveau et ce, jusqu’à tard dans la soirée.

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Le lendemain nous nous réveillons à l’aube pour faire du stop. Nous avons 50 km à parcourir jusqu’à Apatin et nous avons à traverser la frontière entre Croatie et Serbie. Après deux heures d’attente et de marche, un Croate nous emmène jusqu’au pont qui sert de frontière entre les deux pays. Nous le traversons à pied et nous nous amusons à revoir le Danube et notre lieu de bivouac de la veille du haut du pont. Le Danube nous semble bien plus impressionnant de ce point de vue. Après plus d’une heure de marche sur une toute petite route perdue dans la campagne serbe, nous désespérons de ne jamais voir une voiture s’arrêter. Nous commençons même à nous demander comment nous pourrions passer la nuit à notre retour si cela devait s’éterniser. Mais encore une fois, la chance nous sourit. Une voiture s’arrête, un Serbe avec ses deux fils nous prend en stop. Il ne parle pas un mot d’anglais, nous en connaissons trois en serbe. Par miracle il habite Borovo, la ville d’où l’on vient, part se baigner à Apatin puis rentre chez lui en fin de journée ; et sans vraiment savoir comment, à l’aide de gestes et de dessins, nous réussissons à nous donner rendez-vous à 16h sur la route du retour.

Arrivés à Apatin, nous partons à la recherche de la police fluviale. On nous indique un vieux bâtiment qui semble désaffecté. Seules quelques voitures sont garées devant. Nous entrons. Personne. Nous entendons une voix venant d’un bureau au rez-de-chaussée. Nous frappons doucement à la porte, sur une vitre sans joint qui manque de tomber. Personne. Nous osons de timides « bonjour » en serbe, sans succès. Nous tentons alors notre chance à l’étage. D’un bureau surgit, à notre grande surprise, un homme grand et alerte en chemise hawaïenne. Il est jovial, porte une queue de cheval et s’exprime dans un anglais bien meilleur que le notre. Il ne ressemble en rien à l’agent en uniforme austère que nous attendions. Gentiment, il nous conduit dans le bureau du capitaine, nous explique la marche à suivre et en un rien de temps, nous obtenons le certificat nous permettant de circuler sur le Danube en Serbie. Nous nous dirigeons alors vers le lieu de rendez-vous où nous retrouvons avec joie le père et ses deux frimousses blondes d’enfants.

De retour à Borovo nous nous apprêtons à ranger nos affaires pour partir avant la nuit. Mais nos hôtes nous affirment qu’il est impossible de partir sans manger. Ils nous font nous asseoir et nous apportent une délicieuse soupe aux haricots, accompagnée de viande et de rakia. Au moment de partir, la mère nous donne encore du raisin, une bouteille de rakia (pour « power » nous dit-elle) et, cadeau innocent, deux bouteilles de parfum ! Après les avoir remerciés mille fois, nous repartons le cœur en fête, en trouvant la vie simple et belle. Pleins d’enthousiasme, nous pagayons de nuit jusqu’à notre lieu de bivouac.

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