Du repos et des vélos

De retour à Sulina nous trouvons un endroit discret pour planter la tente près du ferry qui partira le lendemain matin à 7h. Cependant un gardien vient nous expliquer que nous ne pouvons pas rester à cet emplacement. Il nous indique gentiment le jardin public et nous offre deux coings pour notre dîner. La nuit venue, nous installons timidement notre bivouac, quelque peu gênés de tendre notre tente dans ce jardin propret qui arbore fièrement une multitude d’espèces végétales. Une vache paissant tranquillement au milieu de ces plates-bandes nous rassure. Elle ne semble pas distinguer le chiendent des orchidées et avale tout ce qui passe.

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De retour à Tulcea nous entamons une belle semaine de repos. Nous passons d’abord deux jours très agréables en compagnie de Cosmin. Nous nous baladons dans la ville, visitons le musée qui nous présente, entre autre, les oiseaux du Delta. Nous ne les avons pas vus en chair et en os, nous nous consolons en les voyant empaillés !

L’excitation accumulée à l’approche de la Mer Noire retombe subitement et peu à peu nous quittons le rythme du soleil pour nous réajuster au rythme de la ville. Nous nous levons et nous couchons plus tard.

Nous devons ensuite nous rendre à Unirea chez Artemiza, près de Calarasi. Mais voyager hors des eaux avec un kayak, même gonflable, n’est pas une mince affaire ! Cosmin nous aide à trouver un covoiturage pour nous rendre à Constanta, de là nous prendrons le bus jusqu’à Unirea. Le matin de notre départ, notre covoitureur arrive dans une voiture un peu trop neuve et rutilante. À la vue de nos bagages, le « playboy » qui sort de son carrosse fait la moue. Ils sont trop sales pour le cuir reluisant de ses sièges ! Cosmin l’avait pourtant prévenu et il est convenu que nous payerons une place supplémentaire pour nos affaires. Cependant il refuse que nous nous asseyons en l’état dans sa voiture. Cosmin court alors chercher chez lui une bâche mais ceci ne convient pas à notre covoitureur. Cosmin, ne perdant pas patience, revient ensuite avec une couverture que notre chauffeur accepte d’un air dédaigneux. Nous montons finalement en voiture. Durant le trajet il ne nous adresse pas la parole et nous comprenons qu’un problème musculaire doit certainement empêcher tout mot gentil ou sourire de sortir de sa bouche. Qui plus est, au volant de son bolide, il atteint 180 kilomètres-heure et insulte toute personne le ralentissant dans sa course. Arrivés à Constanta il nous dépose et se dépêche de nous quitter, toujours avec aussi peu de politesse. Il s’agissait de notre premier contact avec la route et la voiture depuis près de deux mois.

Heureusement, Artemiza nous fait rapidement oublier ce triste personnage. Nous avons raté le dernier bus pour Unirea, qu’à cela ne tienne, elle vient nous chercher en voiture avec un ami, un grand sourire aux lèvres. Nous sommes très touchés par l’accueil chaleureux que nous recevons à Unirea. Nous prenons beaucoup de plaisir à discuter longuement avec Artemiza, nous nous régalons des délicieux plats roumains que sa mère nous prépare et nous profitons toute la journée de leur complicité et de leur joie.

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Artemiza nous emmène dans son collège où elle enseigne l’informatique, la physique et la chimie. Nous assistons à ses cours ainsi qu’à un cours de français. Cela nous plaît bien de retourner au collège, de nous asseoir au fond de la classe et d’assister attentifs et amusés aux différents cours. Entre ceux-ci nous nous asseyons dans la salle des professeurs où nous discutons avec l’équipe enseignante et feuilletons différents manuels de français. Il règne une ambiance joviale dans toute cette école et nous y passons un après-midi très agréable.

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Puis vient le moment tant attendu… Nous retrouvons enfin les parents de Camille, Paul, son frère et Thomas, un Argentin venu passer un an en France. Ils sont venus de Parthenay en voiture, apportant avec eux nos bicyclettes et tout notre attirail d’hiver. Lorsque nous voyons au bout de la rue la camionnette rouge bien familière et sa remorque, nous sommes tout excités. Elles se transforment à nos yeux en un grand traîneau chargé de cadeaux. Tout ce dont nous avons rêvé s’y trouve, tente, matelas, duvets…

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Mais avant tout, ce qui nous fait le plus plaisir c’est de retrouver la famille de Camille. Nous passons avec eux plusieurs jours du côté de Calarasi durant lesquels nous nous reposons encore. Au programme, balade à Calarasi, promenade au bord de la Mer Noire et surtout bonnes bouffes bien arrosées de bière ! Nous profitons de la présence des uns et des autres dans le temps très court qui nous est impartis.

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Mais il nous faut tout de même rester studieux et nous nous attelons à préparer nos bagages pour la suite du voyage. Il n’est pas si simple de tout loger dans nos sacoches. Une fois celles-ci bouclées les vélos semblent bien lourds et nous nous sentons peu habiles à leurs guidons.

Puis c’est l’heure du départ, les parents de Camille doivent retraverser l’Europe en sens inverse. A l’aller ils étaient passés par l’Allemagne, avaient visité Vienne, puis avaient rallié la Roumanie en passant par la Hongrie. Au retour ils empruntent une autre route et passent par la Bulgarie, puis profitent des paysages de la Grèce et de l’Italie. Nous les remercions encore d’avoir fait tout ce voyage et tous ces kilomètres pour amener nos vélos et nous permettre ainsi de combiner kayak et vélo.

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Pour nous, il est temps d’enfourcher nos montures. Nous donnons nos premiers coups de pédales… Mais ils ne nous mènent pas bien loin car nous devons retrouver à Calarasi Vasile et son cousin, deux musiciens roumains, pour les enregistrer et jouer avec eux. Nous les avons rencontrés grâce à Artemiza qui nous avait invités à assister à un mariage pour que nous puissions écouter de la musique traditionnelle. Si le kayak n’a pas été propice à la rencontre des musiques traditionnelles, à vélo cela nous sera plus facile et nous allons enfin remplir la rubrique « musique » de notre blog. Après avoir échangé avec les deux musiciens nous quittons la région de Calarasi et mettons pour de bon le cap pour la Bulgarie.

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Même le Danube a une fin

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Nous partons de Galati à 6h du matin après avoir remercié mille fois Marian et les autres gardiens. Deux kilomètres plus tard, nous nous arrêtons gelés et déjà fatigués des vagues. Il nous faut réfléchir à la suite de notre voyage et pour pouvoir le faire de la meilleure manière possible, nous nous attablons autour d’une brioche et d’une sorte de faisselle roumaine. Un temps nous nous questionnons quant à prendre le bus jusqu’au Delta puis le ferry jusqu’à la Mer Noire. Mais le soleil se charge de répondre à notre place. Le temps de notre petit déjeuner il s’est levé davantage et réchauffe désormais nos membres engourdis. Les vagues aussi s’adoucissent et nous repartons finalement par les eaux. Et puisque le soleil prend son temps le matin, nous prendrons désormais le nôtre avant de lever l’ancre.

Nous avançons ainsi, lentement, jusqu’à la ville de Tulcea qui marque l’entrée du Delta. Le Danube se divise alors en plusieurs bras. Cela fait bien nos affaires car le vent a moins de prise sur les eaux resserrées du fleuve et nous sommes davantage à l’abri.

Nous nous arrêtons une journée à Tulcea chez Cosmin que nous avons contacté par internet. Nous pouvons laisser chez lui quelques affaires, ce qui nous permet d’alléger le kayak pour notre dernière ligne droite jusqu’à la Mer Noire. Nous nous donnons rendez-vous dans trois jours puis nous nous engageons dans le petit canal qui mène à Sulina.

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Nous pénétrons enfin dans le Delta… De ce magnifique dédale de petits canaux qui se perdent dans ce vaste marais qui court jusqu’à la Mer Noire, de ces multitudes d’oiseaux qui nichent dans l’une une des plus belles réserves ornithologiques d’Europe, nous ne verrons qu’une digue et quelques colverts ! Enfin presque… Nous ne traversons malheureusement pas cette partie du Danube comme nous l’espérions. Nous ne disposons que de deux jours de beau temps avant que le vent ne se relève. Nous optons donc pour la ligne droite et ne voyons que le seul canal de Sulina. Ce bras ne fait parfois qu’une vingtaine de mètres de large mais il est pourtant aménagé pour la navigation des bateaux de mer. Ainsi, la première fois que nous en croisons un, nous ne nous sentons pas bien épais.

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En arrivant dans la ville de Sulina, tout le monde devine que nous avons fini notre voyage. Ils nous félicitent d’un pouce levé ou par des applaudissements, ce qui renforce la joie que nous éprouvons à l’idée d’atteindre enfin la Mer Noire. Des pêcheurs nous offrent même une bouteille de bière pour fêter cela. Mais la mer n’est pas encore au bout de la ville, elle est un peu plus loin, au bout d’une digue de pierres d’environ sept kilomètres. Nous arrivons finalement à l’endroit où le Danube s’y jette réellement. Nous nous arrêtons sur le côté, escaladons la digue. A entendre les vagues s’écraser, à sentir la houle et à perdre notre regard dans l’immensité de l’horizon nous nous sentons soudain tous petits et bien heureux de ne pas nous engager dans la Mer Noire en kayak. D’avoir passé trois mois blottis entre ces deux rives rassurantes qui traçaient nos journées et notre itinéraire nous rend sensible à l’immensité inquiétante de la mer.

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Après avoir goûté quelques instants à cette sensation et au plaisir du chemin accompli, nous remontons dans le kayak et donnons nos derniers coups de pagaies pour rentrer à Sulina. Un peu émus, en chemin nous déclinons le nom du fleuve dans toutes ses langues comme un dernier hommage aux différents visages que le Danube a revêtus au cours de ce voyage :

« Donau, Dunaj, Duna, Dunav, Dunarea ».

Danube.

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Les multiples surprises du Danube roumain

Tout d’abord, il faut que nous nous excusions : nous racontons ici les événements avec plus d’un mois de retard (nous pédalons actuellement en Bulgarie)! Nous avons un peu de mal à écrire le blog de manière régulière… Mais nous allons tâcher d’y remédier dans les semaines suivantes. En attendant, revenons-en au Danube.

Nous pressentions déjà la chose avant notre départ mais le Danube a fini d’accomplir son œuvre de séduction. Il nous a conquis, nous a chaque jour attachés d’avantage à ses eaux. Nous sommes tombés dans ses filets et pour nous il n’est plus question de s’arrêter en chemin, de le laisser filer seul jusqu’à la Mer Noire. Lorsque nous avions pensé notre itinéraire, nous avions envisagé un temps de nous arrêter du côté de Roussé, pour entamer ensuite notre voyage à vélo. Mais aujourd’hui il n’en est plus question. Nous ne connaissions pas cette sensation, celle de vivre un fleuve, de le voir s’écouler, se transformer, de se laisser porter par ses flots. Au fil de notre voyage en kayak ses eaux nous ont façonnés, nous ont pliés à sa lenteur et à ses exigences. Nous avons déjà trop goûté à la joie simple de le suivre, de découvrir ses rives et sa vie. Et surtout si nous ne le voyons pas, comment pourrions-nous être sûrs qu’il se jette bien dans la Mer Noire… Ce serait comme couper un film avant sa fin, nous aurions un goût d’inachevé.

De Roussé, il nous reste 500 km avant la Mer Noire. Pendant quelques jours nous retrouvons la joie de pagayer sous le soleil. L’été semble faire une dernière révérence et nous ressortons maillots de bain et crème solaire. La semaine d’intempéries nous a laissé quelques séquelles, nous pagayons donc d’avantage pour engranger les kilomètres. Peu à peu nos angoisses s’apaisent car il n’y a pas plus grisant qu’une belle journée sur le Danube. Offrez-nous du soleil et un ciel bleu, un Danube aux eaux lisses et chaleureuses et nous oublierons les pires tempêtes !

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Un soir après une journée bien remplie, nous nous arrêtons sur une plage. Nous faisons quelques pas et tombons sur des pastèques poussant à même le sable. Nous en ouvrons une et en mangeons la moitié en préparant notre feu pour le repas du soir. Alors que nous sommes affairés à cuisiner, deux pêcheurs s’arrêtent à notre hauteur en bateau. Le premier part d’un grand éclat de rire tout en nous lançant en roumain quelques phrases que nous ne comprenons pas. Le second qui parle espagnol et allemand et qui sera notre traducteur pour la soirée, nous explique que son ami se moque de notre feu. Il ne comprend pas pourquoi nous avons un si petit feu et se demande ce que l’on peut bien cuisiner avec. Il craint que nous ne mangions pas à notre faim et nous donne l’ordre de les suivre jusqu’à leur bivouac situé à deux cent mètres pour manger un vrai repas et voir ce qu’est un vrai feu.

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Nous les suivons. Bien avant d’arriver à leur campement nous distinguons les flammes de leur bûcher qu’un troisième larron entretient. Nous passons avec eux une soirée mémorable, accueillis par ces trois amis venus camper et pêcher une semaine aux bords du Danube. L’un rit à gorge déployée et nous ressert sans cesse des verres de palinka en s’écriant « noroc ! ». Nous partageons son eau-de-vie et sa joie communicative. Le second, plus calme mais disert, jongle entre l’espagnol et l’allemand pour nous expliquer ce qui se dit. Le troisième, sifflote tout en jetant des demis arbres dans le feu. À l’affût des frelons provenant d’un nid jouxtant notre table, il assomme les assaillants ailés d’un coup de cuillère à soupe puis les écrase sous sa semelle. Tous s’assurent que nous n’ayons ni froid, ni soif, ni faim. Nous nous retrouvons le lendemain matin alors que le bûcher de la veille fume encore. Ils nous servent d’abord un verre de palinka, puis du café. Vient ensuite une belle omelette au lard, saucisse et poitrine de porc. En nous quittant, ils nous offrent encore un kilo de viande et de fromage, des légumes, du pain et bien sûr une bouteille d’eau-de-vie pour être certains que nous ne manquions de rien sur le Danube.

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Grâce à cette semaine ensoleillée nous approchons du but à grandes enjambées. Il ne nous reste plus que 250 km, mais c’est alors qu’un matin le vent se lève. Il souffle trop fort et nous faisons quasiment du sur-place. Fatigués par ces efforts inutiles, nous nous arrêtons pour la journée. Dans la tente nous écoutons, impuissant, le vent cogner contre les parois. L’enthousiasme et l’insouciance que nous avons acquis pendant la semaine commencent à s’effriter. Nos angoisses reprennent, celle de voir la tente se briser sous les assauts du vent, celle de rester cloués aux rives à quelques pas de la Mer Noire, celle d’avoir froid et de voir le temps se dégrader. Les jours suivants nous réussissons à reprendre la route mais désormais sous un temps plus mitigé. Le froid s’installe réellement, nous ne sommes plus tranquilles, ni la journée sur le kayak, ni la nuit dans la tente.

Pour la première partie du voyage nous n’avons pas amené l’équipement adéquate. Notre équipement d’hiver arrivera avec les parents de Camille à la fin du Danube. Nous partons donc le matin, pieds nus dans l’eau. Au fil de la journée et des vagues, l’eau pénètre dans le kayak et nous pataugeons nus pieds sans pouvoir enfiler ni chaussettes, ni chaussures. La nuit venue, nous additionnons toutes les couches de vêtements à disposition. Puis nous nous endormons en rêvant souvent aux matelas, duvets et aux vêtements chauds qui arriveront bientôt.

Nous voici arrivés à seulement 150 km de la Mer Noire. En trois jours nous pourrions l’atteindre et il nous en reste dix. Mais ce jour-là le vent forcit et les vagues grandissent. Ne nous sentant plus en sécurité sur les eaux, nous nous arrêtons à l’entrée de Galati. Le lieu n’est pas idéal, nous sommes en plein milieu d’une décharge, à quelques pas du parking d’un Auchan. Une fois de plus, nous téléphonons à la famille pour prendre connaissance de la météo. Le temps semble devenir fou… On nous prédit pour les quatre jours suivants, pluie et vent comme on n’en avait jamais vus en kayak. Nous voilà donc au beau milieu de la décharge à chercher à l’aide d’une boussole quelle bute de terre nous protégerait le plus des intempéries. Aucun endroit ne convient parfaitement et nous dressons notre abri avec une certaine inquiétude.

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Nous passons une première nuit réveillés par les bourrasques de vent. Au petit matin la pluie arrive et ne cesse de gagner en force. Dans l’après-midi le vent s’intensifie et fait ployer les parois de la tente. En fin de journée, nous sommes obligés d’écoper toutes les cinq minutes les bords de la tente qui deviennent perméables et de retenir les parois lors des coups de vent plus violents. Nous envisageons désormais la nuit à venir d’une manière peu reposante et imaginons des tours de garde. La nuit tombe. Nicolas sort pour réajuster les tendeurs et s’aperçoit que la décharge est en train de devenir une immense flaque d’eau et que celle-ci gagne peu à peu la tente. Désespéré et ne sachant plus que faire, il tâche alors de vider la flaque à l’aide d’une casserole. Résistance dérisoire et impuissante face aux trombes d’eau qui tombent du ciel…

La flaque grossit, nous atteint. Il ne nous reste plus qu’à essayer de déplacer la tente malgré le vent et la pluie. Nous rangeons toutes nos affaires dans des sacs étanches, enlevons nos vêtements chaud et sortons dehors vêtus seulement de nos vestes et pantalons imperméables. Nous tentons de déplacer la tente vers un endroit plus élevé mais le vent en décide autrement, enchevêtre les fils, emporte la bâche, tort les arceaux et quand nous essayons de la replanter nous ne retrouvons plus toutes les sardines. Nous nous acharnons pendant plusieurs minutes à enfoncer les sardines restantes, mais en vain, rien ne tient. Le froid commence à nous saisir, nos vêtements sont désormais trempés et perméables, nous comprenons qu’il ne nous reste plus qu’une solution, aller demander de l’aide au gardien d’Auchan.

Nous prenons avec nous le plus d’affaires possible et traversons la décharge qui n’est plus qu’une mare d’eau et de boue. Nous arrivons à la case du gardien, grelottant, trempés et tout crottés. Nous toquons à sa porte. Il nous ouvre. Il nous regarde désespéré, pousse des « oh… », des « ah… », nous fait rentrer en vitesse et nous assoit près du radiateur. Nous lui demandons le numéro d’un taxi pour pouvoir nous rendre à un hôtel, mais il nous assure que personne ne voudra de nous vu l’état dans lequel nous nous trouvons. Il nous explique qu’il finit son travail le lendemain matin et qu’alors il nous amènera chez lui, en attendant nous pouvons élire domicile ici. Nous retournons chercher le reste de nos affaires et Marian, le gardien, ne supportant pas de voir Camille repartir sous la pluie avec une simple cape de pluie, la recouvre de sa veste chaude. Nous traversons à nouveau la décharge, mais plus rassurés cette fois et Nicolas, persuadé que chaque situation de la vie correspond à une chanson de Brassens, se met à entonner :

« Le r’présentant d’la loi vint, d’un pas débonnaire.
Sitôt qu’il m’aperçut il s’écria :  » Tonnerre !
On est en plein hiver et si vous vous geliez !  »
Et de peur que j’n’attrape une fluxion d’poitrine,
Le bougre, il me couvrit avec sa pèlerine.
Ça n’fait rien, il y a des flics bien singuliers… »

De retour, Marian nous installe chaudement, fait sécher nos affaires et nous offre un bon thé chaud. Nous tentons de nous présenter mutuellement malgré les barrières de la langue. Il nous parle avec beaucoup de gentillesse et de tendresse et ne cesse de passer des appels où nous comprenons qu’il s’amuse à raconter notre histoire. Un autre coup de fil le fait soudainement changer de ton et de teint. On vient de lui apprendre qu’il doit travailler 36 heures d’affilée, cela alors que c’est la veille de son anniversaire. Il est dépité de voir ses plans s’écrouler mais il trouvera une solution pour nous. Durant les trois jours de tempête, nous passerons la journée à Auchan, entre sa case et le centre commercial, puis la nuit, des amis gardiens viendront nous ouvrir en douce une chambre dans un hôtel du coin, fermé à la morte-saison.

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Le lendemain de notre arrivée à Auchan, nous nous installons dans un café de la galerie marchande. Nous souhaitons profiter du temps que nous avons pour écrire notre blog et préparer la suite de notre voyage jusqu’à la Mer Noire. Pour cela, nous consultons anxieusement la météo des jours suivants. À la vue des prévisions nos visages se décomposent. Le vent ne va guère faiblir pendant la semaine qu’il nous reste et nous comprenons subitement qu’il est possible que nous ne finissions pas le Danube en kayak. Nous n’avons alors plus aucun courage, n’avons plus envie de lutter contre le froid et le vent qu’on nous prédit et en avons même un peu peur. Nous nous sentons vides.

N’ayant plus envie de rien, ni de faire du kayak, ni d’écrire le blog, nous rentrons silencieux, le cœur serré dans la case du gardien. Lui nous accueille avec un grand sourire et beaucoup de chaleur. Nous nous asseyons, balayons à nouveau du regard la petite pièce, le parapluie à fleurs roses et bleues, les deux cactus dans leur pot en bouteille en plastique, la résistance d’une vieille bouilloire plongée à même l’eau d’une tasse, la vieille radio qui égrène sa musique, la photo de la fille du gardien et surtout ce gardien qui a été plein de bonté envers nous. Et là, tous les deux à la fois, un grand sourire se dessine sur notre visage. Nous sommes soudainement heureux comme nous ne l’avons jamais été depuis le début de ce voyage. Grâce à cette tente cassée et ce temps affreux nous passons le plus beau moment que le Danube nous offre. Un moment semblant irréel mais rempli d’humanité. Ce moment à lui seul justifie tout notre voyage. Et nous remercions alors le Danube de tout ce qu’il nous a offert et qu’importe si nous ne finissons pas en kayak, nous finirons en ferry !

Nous passons encore deux jours à « habiter » Auchan, pour la première fois de notre vie heureux d’être dans un centre commercial ! Nous y prenons même nos habitudes et les employés du magasin, tous au courant de nos mésaventures, nous saluent en souriant. Nous nous apprêtons finalement à repartir, munis d’une nouvelle tente. À ce moment, nous ne savons pas si nous pourrons atteindre la Mer Noire en kayak, mais nous avons envie d’essayer. Cette fois-ci nous sommes plus sereins, qu’importe l’issue du voyage, nous en serons heureux.

Le jour de l’anniversaire de Marian, nous arrivons à son local avec un petit gâteau surmonté d’une bougie ainsi qu’avec deux bouteilles de vin. Nous entonnons : « joyeux anniversaire, joyeux anniversaire Marian ! »

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La ronde des intempéries

Le Danube file à nouveau à travers la plaine. Côté bulgare, la rive ondule légèrement. Quelques villes sont accrochées aux hauteurs pour se protéger des crues du fleuve. Mais elles sont moins nombreuses qu’auparavant et offrent un visage moins chaleureux, cachées derrière des usines, des grues ou des bâtiments désaffectés.

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La belle saison s’en est allée, les plages sont désertes et certains bars fermés. Pour nous il devient plus difficile de s’approvisionner, il nous faut gagner les centre-villes souvent éloignés des rives. Côté roumain, c’est le néant. Nous ne verrons qu’une seule ville en plus de 500 km. Les abords du Danube étant trop bas, les villes en sont éloignées de plusieurs kilomètres. Nous ne voyons que des ports industriels et la police des frontières qui, elle, est très présente. Ils nous contrôlent jusqu’à trois fois par jour et cela a commencé dès les Portes de Fer.

Lors de notre première rencontre, nous sommes déjà bien aux prises avec le vent quand nous apercevons leur bateau se diriger vers nous. Nous accostons donc rapidement côté serbe pour éviter un contrôle ennuyant. Voyant cela, ils repartent. Malheureusement, le bivouac est impossible où nous nous trouvons, nous traversons alors pour trouver un lieu plus propice côté roumain. Nous accostons sur une digue et escaladons pour déballer nos affaires. Dès que les policiers nous voient réapparaître, ils foncent vers nous, mais nous sommes déjà installés sur la digue à manger des gâteaux. Leur bateau étant trop gros et les vagues trop fortes, il leur est impossible d’accoster. Nous nous amusons alors à les regarder s’approcher, voir leur embarcation tanguer dangereusement près de la digue, puis rebrousser chemin et tenter ainsi leur chance à plusieurs reprises. Sans succès, ils s’éloignent mais restent non loin. Nous nous demandons s’ils ont renoncé. Alors que nous nous posons encore cette question, deux policiers à pied surgissent de nulle part et nous demandent nos papiers !

Depuis nous les avons vu dans toutes les situations possibles : au milieu du Danube, aux abords d’un port, à notre pause de midi, lorsque nous préparons un bivouac et même la nuit alors que nous nous apprêtons à dormir ! A chaque fois ils contrôlent nos passeports, sourient de notre voyage, s’assurent que tout aille bien pour nous, puis nous quittent, toujours avec un mot ou un geste aimable.

Côté bulgare, nous pagayons avec le courant. Le vent, presque toujours de l’est, se lève fréquemment. Nous parvenons cependant à avancer convenablement. Nous rencontrons, certes, beaucoup de policiers, mais nous aimerions discuter avec d’autres gens. Ainsi, à Lom, lorsque nous entendons quelques accords de guitare, nous nous dépêchons de faire demi-tour et d’aller à la rencontre du musicien. Nous arrivons au milieu d’un groupe de vieux hommes réunis sous un arbre, autour d’un banc, d’une table et de deux chaises. Ils nous accueillent chaleureusement. Le musicien improvise pour nous quelques chansons qu’il accompagne de sa guitare. Puis nous sortons violon et derbouka et jouons avec lui. Le tout sonne un peu faux. L’alcool semble avoir bien coulé, la guitare est amochée, mais cela nous fait à tous très plaisir.

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Quelques jours plus tard le vent, toujours d’est, se lève à nouveau. Puis la pluie vient lui tenir compagnie et enfin, pour compléter la ronde des intempéries, l’orage prend part à la danse. Nous sommes au milieu du Danube lorsque nous entendons le tonnerre se rapprocher. Nous accostons pour monter la tente au plus vite. L’orage semble un temps s’éloigner. Mais alors que nous pensons y échapper, il revient de plus belle. Sous notre tente nous ne nous sentons pas à l’abri.

En effet, afin d’économiser celle que nous réservions pour le voyage à vélo, nous étions partis avec une vieille tente qui a rendu l’âme dès les premières semaines. Puis, afin d’économiser notre argent, nous l’avions remplacée par une autre, bon marché, de mauvaise qualité qui s’est avérée très perméable. Le magasin nous l’avait d’ailleurs vendue préalablement cassée et nous avions dû l’échanger. Une bâche s’est donc rapidement avérée nécessaire pour ne pas transformer notre habitat en piscine par temps de pluie.

Nous sommes donc, ce fameux jour d’orage sous notre abri de fortune. Nous écoutons la pluie marteler sur la bâche, le tonnerre gronder au loin lorsque, soudain, le vent se lève brutalement. Nous nous retrouvons au plein cœur de l’orage, les parois de la tente s’écrasant contre nous. Une bourrasque, plus forte que les autres, arrache bâche et double toit. En panique, Nicolas sort dehors afin de remettre tant bien que mal le double toit (la bâche étant devenue inutilisable), tandis que Camille écope à l’intérieur à coup de casserole. L’auvent de notre tente a lui disparu sous plusieurs litres d’eau. Le temps que l’orage s’éloigne, nous continuons à écoper tout en mangeant des tartines de saucisson, fromage ou chocolat. A la fin de ce déluge, nous ressortons nos affaires restées, elles, bien au sec dans nos sacs étanches.

Les jours suivant, le temps reste pluvieux et venteux, la température diminue progressivement et nous ressentons le froid pour la première fois du voyage. L’été avait été particulièrement chaud. L’automne vient donc brutalement à sa rencontre et le Danube, au centre de la bataille, se tord dans des convulsions météorologiques douloureuses. Tout fout le camp. Les pélicans rentrent en Afrique, les vacanciers au boulot, le soleil devient souvenir. Même les moustiques nous abandonnent à leur tour.

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Le jour de l’anniversaire de Nicolas nous espérons un peu de répit comme présent. Mais nous nous réveillons sous un brouillard épais. Nous pagayons contre un vent fort, puis sous la pluie. Enfin un coup de tonnerre nous fait sursauter au milieu du Danube. En vitesse nous plantons la tente sous la pluie et rentrons à l’intérieur pour nous réchauffer. Une demi-heure plus tard le sol rebondi comme un matelas plein d’eau et devient dangereusement humide… En montant le bivouac en urgence nous nous sommes installés dans un creux qui se transforme désormais en flaque et l’eau pénètre à présent par le sol de notre tente. Sous la pluie qui ne faiblit pas, nous déplaçons la tente à un endroit plus propice. Nous nous installons finalement pour de bon. Le pluie diluvienne, tombera sans discontinuer de l’après-midi jusqu’au matin. Cerise sur le gâteau, le film que nous regardons s’arrête net, la batterie de l’ordinateur à plat. Qu’à cela ne tienne, nous lirons !

Le lendemain il vente fortement.

Le surlendemain le fond du kayak, percé, est dégonflé.

Durant toute cette semaine pleine de mauvaises surprises nous pagayons coûte que coûte contre les éléments afin d’arriver à temps à Roussé où Teodor nous attend. Nous finissons par y arriver, nos batteries à plat, tout comme celles de nos appareils électroniques. Le fond de notre kayak est lui tout aussi dégonflé. Nous apercevons enfin un coin de ciel bleu, perdu au milieu de la grisaille qui était devenue notre quotidien depuis une semaine.

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Teodor nous installe chaleureusement chez lui, nous sert à manger, et discrètement passe sur son ordinateur une chanson d’un groupe de rock, « Happy brithday… » Il disparaît, revient avec un sourire complice et tend à Nicolas un paquet en s’écriant « joyeux anniversaire ! ». La famille de Nicolas s’était arrangée pour obtenir son adresse en Bulgarie. On apprendra par la suite que le colis avait failli ne pas arriver : il avait été posté avec une mauvaise adresse. Marie-Pierre, la mère de Nicolas avait dû courir en urgence au centre de tri, prétexter un médicament important pour pouvoir retrouver le colis et changer l’adresse. Et quel médicament ! Saucisson, roquefort, broyé du Poitou et miel d’Ambroise et Madeleine, de quoi ressusciter un homme !

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Nous passons à Roussé deux jours bien remplis en compagnie de Teodor, de son cousin, de ses amis et d’Elena qui rentre en Russie après avoir passé trois ans en Turquie et en Asie. Après cette semaine éprouvante, nous prenons du repos dans ce lieu chaleureux. Teodor nous montre ses peintures, nous discutons des heures durant et savourons l’ambiance bigarrée et surprenante de son appartement. Nous en profitons aussi pour réparer notre kayak et souhaitons qu’il tienne bon encore quelques semaines.

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« Le vent qui vient à travers la montagne me rendra fou »

Outre le Delta, la seule chose que nous savions du Danube c’était qu’il passait entre ce que l’on appelle les Portes de Fer. Entre Serbie et Roumanie, le fleuve se fraye alors un passage au travers de grandes falaises.

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Sur notre chemin, nous avions souvent imaginé ce décor, le fleuve soudain aminci, emprisonné entre ces hauts murs de roche. Nous avions également quelques appréhensions, on nous avait décrit ce passage comme pouvant être agité et dangereux. Cependant quand nous y arrivons il fait beau, on nous prédit une semaine de soleil. On nous l’a dit, il y aura du courant et nous nous imaginons déjà profitant de ce paysage depuis notre kayak qui filerait à toute allure et sans effort. Nous nous imaginons aussi apercevant le panneau des mille derniers kilomètres, nous félicitant de tout ce que nous avons déjà parcouru et nous disant que le reste ne serait qu’une promenade.

Nous sommes à une cinquantaine de kilomètres de ce lieu et impatients, nous pagayons avec hâte. Nous discutons au milieu du fleuve lorsqu’une voix nous coupe :

« Salut les copains ! »

Cela semble venir d’un groupe de pêcheurs sur la rive. Intrigués que l’on nous parle en français, nous nous dirigeons vers eux. Il s’agit en fait d’un kayakiste allemand qui avait installé son bivouac avec des pêcheurs. Nous attendons qu’il se prépare pour mettre ensemble les voiles. Sebastian est arrivé à Belgrade en bus, il vient passer des vacances sur le fleuve. Son embarcation est autrement plus jolie que la nôtre. Pour mieux profiter du paysage et parce qu’il préfère la tranquillité à l’effort, il a monté une voile sur un vieux kayak. Il transporte aussi un ukulélé et s’est fabriqué une petite table de bois qui lui permet de profiter du café à bord de son bateau. Une idée du voyage en douceur…

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Avec lui, nous apercevons les premières transformations du paysage. Nous voyons apparaître des collines, puis le fleuve devient lac. Nous pagayons au-dessus de villages engloutis depuis la construction des immenses barrages de Djerdap, puis arrivons à Golubac où nous campons au milieu de la ville.

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Le lendemain matin, nous repartons, sourire aux lèvres et visons le goulot d’étranglement où le fleuve-lac vient s’engouffrer. Trois kilomètres plus tard, nous nous arrêtons, fatigués des efforts fournis. Notre joie était de courte durée. Un fort vent de face a stoppé notre élan, transformant le Danube-lac en petite mer. Nous sommes seulement à quelques coups de rames de l’endroit où il se ressert, au pied d’une forteresse juchée sur une des deux falaises qui forment ses rives. Nous espérons que, passé ce lieu, il reprenne son caractère de fleuve. Ce n’est pas le cas, le vent ne faiblit pas et ne fera que forcir les jours suivant.

Les deux premiers jours nous ne pagayons que peu, espérant que le temps change. Le troisième, Sebastian, écœuré de voir ses vacances à la voile se transformer en calvaire à la rame, décide d’attendre un temps plus clément. Il se demande s’il ne va pas écourter son périple. De notre côté, nous n’avons pas le choix, si nous voulons atteindre la Mer Noire, nous devons avancer. Ainsi, nous serrons les dents pendant encore deux jours, pagayons longtemps, avançons peu, notre moulin à bras luttant contre le vent. Du courant prédit nous ne voyons rien et chaque matin nous nous réveillons avec des douleurs dans les mains. Il faut réapprendre à bouger nos doigts. Nous aussi sommes dépités par les Portes de Fer et pestons après le temps. Nicolas en vient même à jurer après le paysage qui lui semble dépourvu de tout attrait.

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Nous n’apercevons pas le panneau du kilomètre mille. Nous franchissons cette étape, au comble de notre lenteur en passant le cap Greben, petit cap de rivière. Nous ne voyons plus la rive défiler et si l’un de nous cesse de ramer, nous reculons. Ce cap réussit tout de même, face à cette situation, à nous décrocher un grand rire nerveux, ce genre de rire qui vous permet d’expulser toute la tension accumulée. On apprendra quelques temps après que Sebastian a préféré rentrer en Allemagne.

Comme pour nous remercier de tous nos efforts, le Danube nous offre alors une journée calme et paisible, exactement à l’endroit où les falaises sont les plus belles, au défilé de Kazan. Nous passons la journée les yeux écarquillés, à admirer ces hautes falaises plongeant dans le Danube qui n’a jamais été aussi profond (jusqu’à 100 mètres).

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A midi, un rebord de cailloux au pied d’un éboulis nous sert de plage. Nous pique-niquons tranquillement quand un petit fracas nous fait sursauter. Une branche et ce qui nous semble être une pierre viennent de dégringoler la pente pour finir leur course sur le gilet de sauvetage qui servait de siège à Nicolas. Nous éclatons de rire, une tortue vient de nous tomber dessus. Décidément sur le Danube nous ne sommes pas à l’abri des surprises ! Nous sommes heureux d’avoir été deux à être témoins de cela, sans quoi nous aurions cru rêver.

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Après avoir bien profité des Portes de Fer nous nous dirigeons vers notre prochaine épreuve : les barrages Djerdap 1 et 2. Dans notre guide pour kayakiste, il est écrit que l’on peut porter le kayak, mais que le chemin est très long et incertain. Le mieux est d’attendre le passage d’un bateau pour s’engager avec lui dans l’écluse en espérant qu’on nous accepte. Nous pagayons trois heures jusqu’au barrage sans voir le moindre bateau. Nous nous arrêtons du côté serbe lorsque nous apercevons au loin, un bateau de croisière se dirigeant vers nous. Au dernier moment, il bifurque vers le côté roumain. N’ayant ni envie de porter sur des kilomètres, ni d’attendre pendant trois heures une hypothétique péniche, nous tentons la chance du désespoir, pagayons comme des fous pour traverser le kilomètre qui nous sépare de l’autre rive. Nous voyons devant nous le bateau s’engager dans l’écluse alors que nous en sommes encore loin. Nous redoublons d’efforts en ne quittant pas des yeux le voyant vert qui indique que l’écluse est ouverte. Il reste vert et nous nous engageons en sueur aux côtés du bateau. Nous avions quelques appréhensions, mais l’écluse est tellement grande que ce n’est pas si impressionnant de côtoyer de si proche une telle embarcation. Nous passerons avec autant de facilité le deuxième barrage.

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Avant d’arriver en Bulgarie nous cherchons un lieu où nous reposer de tous ces événements et où mettre à jour notre blog qui est dépassé d’un bon mois. Nous arrivons dans un camping au bord d’une petite ville serbe. Nous accostons dans une flaque de lentilles et de grenouilles. Nicolas part trouver l’accueil. Ne voyant rien, il demande son chemin à une dame. Elle prépare de la confiture, lentement elle lui indique une chaise, puis continue de mettre sa confiture en pot tout en discutant. Alors, chose importante dans ce genre de situation, elle la lui fait goûter : abricot avec zestes d’orange et sans doute quelques morceaux de coing. C’est délicieux, elle nous en offre un pot. Elle téléphone ensuite au gérant qui devrait arriver et nous confie à un autre habitant du camping. Ce dernier, tout gentil, nous indique le meilleur emplacement à prendre, puis voyant que nous sommes assis par terre nous apporte deux chaises et deux tasses de café turc. Au bout de deux heures, comme le propriétaire n’arrive toujours pas, nous lui demandons combien devrait coûter le camping. Il nous fait comprendre que pour une seule tente et une seule nuit cela devrait être gratuit. Le gérant ne sera pas ce cet avis lorsqu’il arrivera vers 21h !

Le lendemain matin, au moment de dire au revoir à notre gentil voisin, celui-ci nous invite encore à prendre le café. Il fait déjà près de 30 degrés au soleil mais il nous propose deux petits verres de rakia que nous acceptons malgré l’heure matinale. Durant ses quelques semaines en Serbie on nous aura offert des champignons, des pêches, des brugnons, un bidon d’eau en nous assurant que c’est la meilleure du monde et nous quitterons ce pays avec la saveur du café turc et la chaleur du rakia comme souvenirs.

pêcheur

Des serbes et des vikings

Notre autorisation de la police fluviale en poche nous pagayons avec joie sur les eaux serbes. Nous nous arrêtons un peu tard un midi alors que deux kayakistes repartent du même endroit. Jonathan et Markus sont suédois, grands et barbus et se présentent comme des vikings. Nous discutons un peu et ils nous expliquent leur voyage un peu fou. Ils sont partis de Suède et se rendent à Istanbul en kayak et rien qu’en kayak. Pour ce faire, ils ont dû traverser la mer jusqu’au Danemark, longer les côtes pour atteindre la Pologne, remonter des rivières et tirer leurs bateaux à l’aide d’un harnais et d’un chariot sur une centaine de kilomètres. Ils ont rejoint le Danube vers Budapest, de là ils gagneront la mer Noire puis pagayeront jusqu’à Istanbul. Eux aussi pagaient bien plus que nous, huit heures par jour. Nous sommes bel et bien la lanterne rouge des kayakistes sur le Danube. Et avec notre kayak gonflable, nous pouvons passer pour des vacanciers.

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Nous laissons les Suédois se diriger vers le poste frontière situé non loin pour régulariser leur situation en Serbie. Sitôt notre déjeuner fini, nous profitons de leur « pause forcée » pour les devancer. Le soir, lorsque nous apercevons leurs drapeaux flotter au loin, nous les hélons en faisant de grands gestes et les invitons à partager notre bivouac. La soirée se passe auprès du feu à manger et à discuter. La bouteille de rakia offerte à Borovo passe de mains en mains « Car c’est une des pires perversions qui soient que de garder du vin béni par-devers soi », comme le dit notre maître en sagesse, « tonton Georges » ! Nous sommes ravis de passer notre première soirée avec d’autres kayakistes, mais l’orage vient mettre un terme à la fête.

Le lendemain, ils repartent dès l’aube, alors que nous dormons encore d’un sommeil profond. Cependant nous les dépassons à nouveau car ils doivent s’arrêter à Novi-Sad pour finir de régler leurs problèmes administratifs. Le jour suivant nous convenons ensemble de manger à midi dans un bistrot. Nous n’arrivons que tard à en dénicher un près du Danube et nos amis suédois nous rejoignent alors que notre bière est déjà bien entamée. En effet, ces deux vikings sont bien plus tendres que ce que leur barbe et leur carrure laisseraient imaginer. Ayant rencontré un chien errant sur le bord du Danube, ils n’ont pas pu s’empêcher de le nourrir. Ceci fait celui-ci les a suivis sur près de dix kilomètres à pied et à la nage, laissant nos suédois attendris et désemparés par la situation. Il s’en fût de peu qu’ils ne l’adoptent ! C’est donc la mine défaite qu’ils atteignent le restaurant. Nous les charrions gentiment puis le repas et la bière les aident à reprendre des couleurs.

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Nous discutons alors de voyages et de rêves. Après leur arrivée à Istanbul ils iront marcher en Inde puis traverser l’Australie en rollerski et ainsi établir le record de la plus longue distance avec ce moyen de locomotion peu commun. Avides de voyages improbables, ils souhaitent aussi traverser un jour l’Atlantique en aviron ou descendre l’Amazone en stand up paddle, une espèce de planche sur laquelle on rame debout. Nous ne voyons pas le temps passer et nous restons à table jusqu’à l’arrivée de la nuit. Lorsque nous demandons au barman où nous pouvons planter la tente, il nous indique la plage juste devant son restaurant. Si en France le bivouac est vu d’un mauvais œil, ici cela semble naturel à tous que nous campions en plein milieu de la ville. La soirée est à nouveau orageuse. Nous la passons sous la tente à jouer aux cartes. Le lendemain nous nous séparons, le père et le frère de Markus sont venus lui faire la surprise de leur visite. De notre côté, nous nous dirigeons à Belgrade où nous passerons trois jours avec Aleksandar, un serbe que nous avons contacté par internet et qui veut bien nous accueillir.

Nous accostons tant bien que mal dans la capitale Serbe et attendons Aleksandar devant un arrêt de tram. Dès que nous le voyons arriver nous savons que nous allons passer un bon moment ensemble. Il est jovial, grand sourire et insiste pour nous aider à porter nos affaires, malgré une jambe blessée. Chez lui, nous passons deux trois jours très agréables à refaire le monde, à déguster de délicieuses spécialités serbes, à écouter de la musique et … à en jouer ! Nous avons enfin mis la main sur quelqu’un avec qui faire de la musique et ça nous a fait drôlement plaisir. Durant notre séjour à Belgrade, Aleksandar se plie en quatre pour que nous nous sentions le mieux possible et que l’on puisse profiter un maximum de cette pause réparatrice.

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Les ennuis nous sourient…

Nous voici arrivés entre Serbie et Croatie. Le fleuve zigzague entre les deux pays. Les kilomètres ont beau passer, les pays changer, le Danube n’en a cure et persiste dans ses paysages de plaines. Depuis plusieurs centaines de kilomètres, il poursuit sa course entre les plages de sable et les lisières de saules et de platanes. La chaleur étouffante pousse une couleuvre à venir trouver refuge sous notre kayak. Quelques grenouilles se glissent dans le double toit de notre tente ou dans notre kayak. Le soir, dans la tente, l’ouïe remplace la vue et nous devenons attentifs à tous les bruits de la nuit. Suivant les conseils de nos professeurs en la matière, Madeleine et Ambroise, nous essayons d’identifier certains cris d’animaux. Mais il reste encore beaucoup de travail. Nous entendons plusieurs soirs ce que nous prenons pour des vaches meuglant avec beaucoup de force et d’intensité. En effet, il est bien connu qu’en septembre, dans les parcs naturels de Croatie, des vaches sauvages meuglent la nuit, sans doute piquées par de gros taons nocturnes… Le lendemain matin, nous comprenons notre méprise en observant des traces de cervidés dans le sable des plages. Nous entendions depuis plusieurs soirs le brame des cerfs. Effectivement il reste encore énormément de travail !

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Un midi nous pagayons lorsque deux personnes nous hèlent. Il s’agit de nos deux kayakistes autrichiens que nous pensions bien loin devant nous. Malheureusement ils ont été retenus trois jours à Apatin pour avoir l’autorisation de circuler sur le Danube en Serbie. Ils nous expliquent toutes les difficultés qu’ils ont dues surmonter : des agents très mal-aimables ne parlant pas un mot d’anglais, un capitaine qui leur claque la porte au nez et un officier qui essaye de leur sous-tirer plus d’argent que prévu… Cela ne nous enchante pas, nous aurons les mêmes démarches à faire et avons déjà passé la ville d’Apatin de plus de 40 km ! Le lendemain matin nous téléphonons à l’ambassade qui nous confirme les dires des Autrichiens. Ils nous demandent d’abord de remonter jusqu’à Apatin, ce que nous déclinons, ce serait vraiment trop long pour nous en kayak. Ils nous conseillent alors d’aller le plus vite possible, tout en restant du côté croate, jusqu’à la ville de Vukovar. De là, nous pourrons rallier Apatin ou Novi Sad en bus pour faire les démarches nécessaires. Nous partons sur le champ pour Vukovar tout en nous préparant mentalement à ce que les prochains jours ne soient pas une partie de plaisir. Il nous faudra trouver un lieu proche du Danube où déposer notre kayak, nous rendre à Novi Sad ou à Apatin, essayer de faire ces démarches le plus vite possible, se débrouiller pour trouve un lieu où dormir si besoin, pour enfin revenir au kayak.

Nous nous arrêtons à Borovo, petite ville précédent Vukovar, pour casser la croûte et ne pas affronter les problèmes le ventre vide. Le repas ne nous réjouis guère, nous mangeons sans plaisir assis sur des rochers, le même pâté insipide qui nous sert de déjeuner depuis trois jours, tartiné sur des galettes cuites le matin et qui, par un oublié de Nicolas, se retrouvent à nouveau sans sel. Au moment de repartir, une personne vient se baigner près de nous. Il nous salue en souriant et nous commençons à discuter en anglais. Quand nous lui demandons s’il connaît un lieu où nous pourrions laisser notre kayak, il nous répond spontanément qu’il habite juste au-dessus et que nous n’avons qu’à venir chez lui. C’est à partir de cette phrase que, d’une situation désagréable et problématique, tout est devenu pour nous simplet facile.

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Serdjan nous prend en charge. Il nous aide à monter toutes nos affaires chez lui. Nous nous retrouvons devant deux tasses de café turque que sa mère prépare, il nous présente sa femme et sa jeune fille de 3 mois, puis discute avec nous de ce qui serait le mieux à faire dans notre situation. Nous nous rendrons à Apatin qui est plus proche, mais il nous faudra faire du stop puisqu’aucun bus ne lie ces deux villes. Ceci arrêté, il nous déconseille de partir maintenant car l’après-midi est déjà avancé et nous sert une liqueur de chocolat et du rakia, une eau-de-vie à la poire. Sa mère arrive avec une marmite remplie de soupe de légumes et une assiette de viandes grillées. Et nous voilà attablés, à cinq heures de l’après-midi, devant notre deuxième déjeuner, le tout arrosé de rakia qu’on nous ressert dès que notre verre se vide. Cette eau-de-vie délicieuse, confectionnée par sa mère, était très fruitée et tout cela nous réjouissait. La bonne humeur qui régnait dans cette maison, le sourire de sa mère, nous faisaient oublier nos tracas administratifs. Nous leur offrons une bouteille de rouge que nous trimballons depuis quelques jours dans le kayak et dont l’étiquette commençait à ne plus être très visible. Serdjan, qui travaille en Suède, profitait de ses derniers jours de vacances pour revoir sa famille et ses amis. Cela donnait lieu à un défilé continuel dans la maison et chaque nouvel invité était l’occasion de boire et manger à nouveau et ce, jusqu’à tard dans la soirée.

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Le lendemain nous nous réveillons à l’aube pour faire du stop. Nous avons 50 km à parcourir jusqu’à Apatin et nous avons à traverser la frontière entre Croatie et Serbie. Après deux heures d’attente et de marche, un Croate nous emmène jusqu’au pont qui sert de frontière entre les deux pays. Nous le traversons à pied et nous nous amusons à revoir le Danube et notre lieu de bivouac de la veille du haut du pont. Le Danube nous semble bien plus impressionnant de ce point de vue. Après plus d’une heure de marche sur une toute petite route perdue dans la campagne serbe, nous désespérons de ne jamais voir une voiture s’arrêter. Nous commençons même à nous demander comment nous pourrions passer la nuit à notre retour si cela devait s’éterniser. Mais encore une fois, la chance nous sourit. Une voiture s’arrête, un Serbe avec ses deux fils nous prend en stop. Il ne parle pas un mot d’anglais, nous en connaissons trois en serbe. Par miracle il habite Borovo, la ville d’où l’on vient, part se baigner à Apatin puis rentre chez lui en fin de journée ; et sans vraiment savoir comment, à l’aide de gestes et de dessins, nous réussissons à nous donner rendez-vous à 16h sur la route du retour.

Arrivés à Apatin, nous partons à la recherche de la police fluviale. On nous indique un vieux bâtiment qui semble désaffecté. Seules quelques voitures sont garées devant. Nous entrons. Personne. Nous entendons une voix venant d’un bureau au rez-de-chaussée. Nous frappons doucement à la porte, sur une vitre sans joint qui manque de tomber. Personne. Nous osons de timides « bonjour » en serbe, sans succès. Nous tentons alors notre chance à l’étage. D’un bureau surgit, à notre grande surprise, un homme grand et alerte en chemise hawaïenne. Il est jovial, porte une queue de cheval et s’exprime dans un anglais bien meilleur que le notre. Il ne ressemble en rien à l’agent en uniforme austère que nous attendions. Gentiment, il nous conduit dans le bureau du capitaine, nous explique la marche à suivre et en un rien de temps, nous obtenons le certificat nous permettant de circuler sur le Danube en Serbie. Nous nous dirigeons alors vers le lieu de rendez-vous où nous retrouvons avec joie le père et ses deux frimousses blondes d’enfants.

De retour à Borovo nous nous apprêtons à ranger nos affaires pour partir avant la nuit. Mais nos hôtes nous affirment qu’il est impossible de partir sans manger. Ils nous font nous asseoir et nous apportent une délicieuse soupe aux haricots, accompagnée de viande et de rakia. Au moment de partir, la mère nous donne encore du raisin, une bouteille de rakia (pour « power » nous dit-elle) et, cadeau innocent, deux bouteilles de parfum ! Après les avoir remerciés mille fois, nous repartons le cœur en fête, en trouvant la vie simple et belle. Pleins d’enthousiasme, nous pagayons de nuit jusqu’à notre lieu de bivouac.

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