A Baku on a marché sur la tête et on s’est baladé sur la lune

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Il y a un mois, lorsque nous écrivions notre dernier article il nous semblait que notre voyage était réglé comme du papier à musique. En entrant dans le monde de la bureaucratie et des visas nous pensions abandonner tout imprévu sur notre itinéraire. La suite nous a bien prouvé le contraire…

Dès notre arrivé en Azerbaïdjan, nous nous confrontons à nos premiers problèmes. Personne n’accepte de nous vendre une carte sim du pays sans carte d’identité azérie. Un hôtel refuse également de nous enregistrer, le propriétaire ne comprend pas l’anglais et n’a jamais effectué cette démarche. Nous n’avons que dix jours pour procéder à notre enregistrement et notre hôte à Baku ne peut le faire car elle est allemande. Heureusement, deux turcs que nous avions rencontrés à Rize nous avaient donné le contact d’Ilkin qui habite Baku. Nous l’appelons et aussitôt celui ci accepte de certifier nous héberger durant toute la durée de notre séjour. Il viendra également avec nous au service d’immigration dès que nous arriverons dans la capitale.

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Nous voilà donc traversant l’Azerbaïdjan le plus vite possible, ne profitant qu’à moitié de la route et ne buvant qu’un ou deux thés sur les vingt qu’on nous invite à boire chaque jour. Malgré tout nous commençons à voir les paysages changer. Ils prennent une tournure qui réveille en nous nos désirs d’Asie Centrale. Le soir nous trouvons quelques bivouacs surprenants, une nuit au milieu d’une grande plaine désertique, une nuit à dix mètres d’un poste de garde, et une autre sur une petite île formée par deux canaux à sec. Cette dernière fût plus agitée… A minuit nous sommes réveillés par une lumière, nous comprenons que quelqu’un est proche de la tente. Nous l’entendons se déplacer puis soudain un grand bruit de ferraille. A demi endormis nous pensons tout de suite aux vélos. Nicolas s’extrait de son duvet en gueulant, mais le temps de sortir de la tente, la voiture est déjà repartie. Un rapide coup d’œil nous rassure, rien n’a bougé. Nous ne comprenons pas d’où provenait le bruit métallique, mais sans doute l’homme a été plus effrayé que nous. Nous nous rallongeons, entendons encore la voiture faire un ou deux aller-retours dans les champs voisins. Puis un peu plus tard nous sommes réveillés par le bruit de l’eau qui envahit les canaux. Nous comprenons enfin, l’homme venait juste ouvrir les vannes pour irriguer ses champs. Au petit matin nous nous retrouvons encerclés par l’eau ce qui nous oblige à faire quelques acrobaties pour faire passer nos affaires de l’autre côté.

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Nous arrivons à Bakou seulement sept jours après avoir franchi la frontière. Dans cette ville nous avons la chance d’être hébergés par Stefanie qui nous laisse habiter son appartement autant de temps qu’il nous faut pour accomplir toutes nos démarches. Et il nous en faut du temps… près de trois semaines ! Stefanie nous accueille avec joie et spontanéité. Nous avons également le plaisir de rencontrer et de passer du temps avec ses colocataires, Yasemin et Ercan. Dans son appartement nous nous sentons à l’aise et nous retrouvons, le temps d’une parenthèse, les joies d’une cafetière à l’italienne. La journée, entre deux ambassades, nous sirotons tranquillement notre café tout en discutant. Nous rencontrons des amis de Stefanie, un couple de cyclo-voyageurs et nous passons plusieurs soirées bien agréables. Tout cela est bien nécessaire puisque le reste de notre temps est bien moins amusant. Il s’agit de traverser la ville de long en large, en bus, en métro ou à pied ; de visiter l’ambassade d’Ouzbékistan, du Kazakhstan, celle de France ; de chercher des renseignements sur les ferries qui relient Bakou au Kazakhstan…

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Une fois nos démarches lancées, nous prenons le temps de nous balader autour de Bakou. C’est ainsi que soixante-dix kilomètres au sud de la ville nous nous retrouvons soudainement dans un paysage lunaire. Nous marchons sur une colline abritant des volcans de boue. Les volcans ne sont pas trop actifs, quelques bulles viennent juste éclater mollement au milieu de leur cratère. Cette promenade, bien qu’elle prenne une grande place dans le titre de cet article ne dure qu’une journée. Ceci-dit elle nous fait un bien fou et nous redonne de l’énergie avant de nous replonger tête baissée dans nos soucis administratifs.

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Nous obtenons aisément le visa du Kazakhstan et cela nous donne bon espoir pour la suite. Mais malheureusement les jours passent et nous commençons à déchanter. Nous avons beau nous rendre à l’ambassade d’Ouzbékistan à chaque jour d’ouverture, nous obtenons toujours la même réponse : il n’y a pas de nouvelles mais ils nous rappelleront dès qu’ils en auront. Finalement les jours passent si bien qu’un matin on se rend compte qu’il ne nous en reste plus que sept avant la fin de notre visa.

Puis en deux jours, voilà que tous nos projets s’écroulent. Alors que nous essayons de faire renouveler notre visa d’Azerbaïdjan on nous apprend que cela est impossible dans notre cas et qu’il nous faut quitter le pays la veille de la date d’expiration de celui-ci. Le même jour nous retournons voir le consul d’Ouzbékistan, une énième fois après une attente de seize jours déjà. Mais toujours le même refrain !

Le lendemain matin, notre ami Ilkin qui est toujours là pour nous aider dès qu’on en a besoin, nous appelle pour nous informer qu’un ferry part aujourd’hui et qu’il nous faut embarquer à 18h dernier délai. Le port ne peut pas nous assurer qu’il y en ait un autre avant la fin de la semaine. Nous réfléchissons dans l’urgence à la meilleure solution. Attendre le visa ouzbèke en priant pour qu’un hypothétique bateau puisse nous prendre ensuite. Cela au risque de nous retrouver coincés et de devoir prendre l’avion à la dernière minute avec nos deux vélos, notre remorque et nos 70 kilos de bagages. Ou bien jouer la sécurité et embarquer dans ce ferry en priant cette fois pour que le visa ouzbèke arrive dans la matinée. Nous optons pour la deuxième solution. Nous courons au port pour acheter deux billets, puis nous rentrons préparer nos affaires et dire au revoir précipitamment à nos hôtes. Nous téléphonons trois fois à l’ambassade avec chaque fois une réponse négative. Au dernier appel, à 16h, nous décidons d’embarquer dans un taxi qui nous mènera au port d’Alat. Il est situé à 60 km de Bakou et c’est de là que partira notre bateau. Encore une fois Ilkin se charge de nous trouver une camionnette et de négocier un bon prix.

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Une fois les vélos chargés, nous montons dans le taxi. Le chauffeur se retourne vers Ilkin et lui demande : « C’est où Alat ? ». Nous ne sommes pas tellement rassurés… Quelques kilomètres avant d’arriver au port, le sort nous fait un dernier pied de nez : le consul d’Ouzbékistan, au bout du fil, nous appelle pour nous dire qu’il vient de recevoir nos visas ! Mais il est bien trop tard… A vélo tout ne roule pas toujours comme sur des roulettes !

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Et nous voilà à bord d’un cargo à destination d’Aktau. Il est assez rare que ce bateau embarque des passagers exceptés les chauffeurs de camion. Nous sommes ainsi entourés pendant deux jours de routiers qui nous initient au russe. Ils s’amusent de notre voyage et du temps que nous prenons pour faire des distances qu’ils parcourent en quelques jours. Ils nous racontent les routes qui nous attendent au Kazakhstan, en Chine… Nous profitons aussi de ces deux jours pour imaginer un nouvel itinéraire. Pour nous consoler nous pensons aux problèmes que nous aurions rencontrés en Ouzbékistan, et nous imaginons la montagne kirghize dans laquelle nous passerons sans doute trois mois. Mais tout de même, nous quittons l’Azerbaïdjan avec un petit pincement au cœur.

Adieu Khiva, Boukhara et Samarcande …

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La Géorgie : Le khatchapouri ça coupe la faim, le tchatcha ça coupe les jambes!

Au début du mois de mars le moment est arrivé pour nous de quitter les routes de Turquie. Nous y avons passé deux mois, un premier froid et neigeux puis un second plus ensoleillé et agréable. Dans ce pays nous commencions à prendre nos marques, le matin c’était tartines de tahin (crème de sésame) avec du miel, trempées dans un café turque. A midi si l’on devait manger un kebab pour avoir internet, nous ne manquions pas de commander un ayran comme boisson (sorte de yaourt liquide et salé). Nous avions retenu quelques noms de plats, de musiciens, d’instruments traditionnels, quelques mots courants. Ce n’était pas grand-chose, mais ça nous plaisait. Et voilà qu’à nouveau il va falloir tout réapprendre.

Une fois la frontière géorgienne franchie il nous suffit de quelques coups de pédales pour atteindre la ville de Batumi. Le premier lieu que nous visitons est l’ambassade d’Azerbaïdjan. Nous arrivons la bouche en cœur devant le consul munis de nos seuls passeports et photos d’identité. Celui-ci nous explique qu’il nous faudra revenir avec une réservation d’hôtel ou une lettre d’invitation ainsi que le formulaire dûment rempli. A notre sortie de l’ambassade notre expression a bien changée, mais nous retrouvons nos deux amis cyclistes espagnols qui nous aident à décrypter formulaire et démarches. Nous découvrons alors que la définition administrative d’un mot est parfois loin du sens commun qu’on lui donne. Ainsi une lettre d’invitation ne peut être délivrée par un habitant du pays, mais doit être payée auprès d’une agence de voyage. Quant à l’hôtel il nous suffit de réserver une seule nuit sur internet, le temps d’effectuer les démarches puis de l’annuler ensuite… Tout cela est bien curieux, et nous comprenons qu’il y aura un certain nombre de trucs et astuces à apprendre.

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Nous nous baladons avec Marta et Andony, et commençons à découvrir la gastronomie géorgienne. Comme il se doit, nous goûtons nos premiers khinkali (sorte de gros ravioli), et le khatchapouri de l’Adjara (la région de Batumi). Comme la photo le montre, il s’agit d’un pain fourré de fromage et d’un œuf, sur lequel on fait fondre un bon morceau de beurre. Depuis le début de notre voyage aucun plat n’avait réussi à caler si bien nos estomacs de cyclistes voraces !

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On nous avait annoncé que nos visas seraient prêts en deux jours, il nous faudra finalement attendre une bonne dizaine de jours en faisant le siège de l’ambassade. Nous essayons d’occuper au mieux le repos qui nous est imposé. Nous nous penchons d’avantage sur les histoires de visas à venir et allons de surprises en surprises. Il n’est pas toujours aisé d’obtenir certains visas en Asie Centrale ; on ne peut souvent obtenir qu’un mois de visa, plutôt que trois comme nous l’espérions ; certains postes frontières sont fermés ; certaines régions nécessitent un permis spécial ; dans certains pays il faudra s’enregistrer, parfois cela peut être uniquement fait par des hôtels… Ces contraintes nous obligent à redessiner notre itinéraire et à redéfinir notre calendrier. Nous nous  sentons un peu bête de ne pas avoir bien réalisé tout cela avant de partir. C’est une nouvelle donne qui change un peu la teinte du voyage que nous avions imaginé. Nous n’en sommes plus complètement maîtres, il n’est pas question de nous laisser aller au gré de nos envies ou de vagabonder, il nous faut maintenant composer avec un calendrier précis :

En avril nous traverserons l’Azerbaïdjan, en mai le sud ouest du Kazakhstan, en juin l’Ouzbékistan, puis nous nous baladerons en juillet et en août au Kirghizistan. Nous passerons ensuite à nouveau quinze jours au Kazakhstan, le temps de rejoindre la Chine que nous traverserons pendant deux mois à vélo et en train. En effet, guidés par ces contraintes nous avons aussi changé de projet pour l’hiver prochain. Nous allons essayer de rallier le Japon et la Corée du Sud (pays dans lesquels nous pouvons rester trois mois sans visa).

Lassés par ces histoires, lorsque nous obtenons nos visas azéris, nous retrouvons enfin le plaisir d’enfourcher nos vélos et de nous enfoncer dans la campagne géorgienne. Mais traverser la Géorgie s’avère plus difficile qu’il n’y paraît. Après quelques jours de beau temps le printemps semble s’être égaré : reviennent la pluie, le vent, l’orage et même un peu de neige.

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Les géorgiens dont l’hospitalité est débordante ne cessent de nous arrêter, pour discuter, prendre une photo ou pour nous inviter à manger ou dormir. Il semble que les géorgiens partagent une idée très personnelle des bienfaits de l’alcool : leur tchatcha, une eau-de-vie de raisin, est un remède à la fois contre les maux de tête, les maux de ventre, les courbatures et surtout, ils nous assurent que c’est un très bon carburant pour le vélo. Cela ne nous a pas paru évident…

Bien que le trajet de Batumi à Tbilissi n’ait duré qu’une semaine, nous nous sommes fait inviter à quatre reprises. Alors que nous avions prévu de bivouaquer, des géorgiens croisés sur la route nous ont interpellés et invités à manger, boire et dormir chez eux. À chaque fois, c’était l’occasion pour nos hôtes de nous faire découvrir le plus de spécialités culinaires possible, d’inviter la famille et les amis pour la fête que notre venue représentait, de nous montrer les albums photos, les deux heures de films des spectacles de danse traditionnelle du fiston de 7 ans… C’était surtout l’occasion pour tous de boire sans soif !

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Nous nous sentons reconnaissants mais aussi quelques fois un peu « baladés ». Nous sommes pour une soirée « leurs » étrangers, une fierté que l’on montre à ses amis. Et souvent, à la fin de la soirée Nicolas devient David, d’Angleterre ou d’Allemagne… Après tout, ces détails n’ont pas trop d’importance, nous sommes des étrangers d’Europe.

Nous ne repartons jamais les mains vides : citrons, fromages, vins rouges ou blancs, mais aussi un certain nombre de poteries et même un livre de grammaire anglaise en géorgien ! Bien sûr cela ne semble pas transportable sur un vélo, mais il est impossible de refuser!

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Arrivés à Tbilissi nous retrouvons Marta et Andony. Nous passons une soirée avec eux, puis nous nous séparons. Ils s’en vont en Arménie et en Iran mais nous nous donnons rendez-vous en Ouzbékistan. Peut-être pourrons-nous même nous revoir au Kirghizistan ainsi qu’en Corée du Sud.

À Tbilissi nous sommes accueillis chez Zoé, une française venue ici pour un service volontaire il y a dix ans et qui finalement n’en est pas repartie. Elle est musicienne, se consacre aux chants géorgiens et possède un bar à Tbilissi où elle organise des concerts. Pour nous c’est une aubaine ! Nous passons du bon temps, chez elle et dans son bar, à écouter des polyphonies géorgiennes.

Vous pouvez l’entendre ici en répétition avec son groupe travaillant la chanson « Dedats Mikvars ».

Nous passons quelques jours très agréables dans la capitale géorgienne. Nous rencontrons Tomaso, Mika, Alina et bien d’autres. Étrangers ou géorgiens, ils sont tous installés à Tbilissi, sont engagés dans divers domaines et débordent de projets : bar associatif, jardins partagés, institut pour promouvoir les langues et la culture, café philo, soirée poésie et musique… Nous buvons un verre avec l’un, puis allons chercher l’autre qui prépare le jardin, nous participons ensuite à un cours de français… Nous découvrons en leurs compagnies des lieux très sympathiques et ils nous font partager quelques instants de la vie de la ville.

Nous quittons finalement Tbilissi début avril pour nous rendre en Azerbaïdjan et vous laissons en musique en compagnie du groupe « Nanina » qui donnait un concert au bar de Zoé. Ici un trio, Eukunat :

Sur les bords de la Mer Noire

En quittant Kastamonu nous nous dirigeons vers la côte pour retrouver la Mer Noire. A nouveau nous bénéficions d’une météo printanière. Nous le ressentons sur notre moral, le soleil fait des merveilles et la montagne se charge du reste. Ici, la terre se soulève et se dessine en courbes et en arrêtes. Les collines deviennent montagnes, tour à tour faites de roches, de forêts, de neiges ou de buissons. C’est un festival de couleurs : du brun, du rouge et de l’ocre, du vert profond ou clair. On y voit aussi le bleu ou le gris des sillons des rivières qui traversent ce bariolage en le rayant de leurs cascades.

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Un matin, nous nous offrons une heure de suspension, nous glissons sur une pente douce, couvés par la montagne et le soleil. Et voilà que la montagne redevient colline, puis que celle-ci s’ouvre et nous dévoile la mer et son horizon. Il fait beau et sur nos vélos nous sommes heureux. Nous avons fini de descendre sans le moindre effort les mille mètres de dénivelé qui nous séparaient de la mer. Nous ne la quitterons plus jusqu’à notre arrivée en Géorgie. Ce qui nous accompagnera aussi jusqu’à la frontière, c’est la deux fois deux voies sur laquelle nous roulons !

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Nous nous arrêtons à Gerze, proche de Sinop (la ville natale de Diogène). Nous restons ici quelques jours chez Elif. Bien qu’elle soit très occupée par son travail, ses études et les divers engagements qu’elle mène de front, nous passons de longues soirées à discuter et nous buvons notre premier rakı en Turquie. Elle s’en va le week-end, mais nous laisse gentiment sa maison pour nous reposer. On en profite pour retaper les vélos et nettoyer chaînes et pédaliers. Il était temps… La pluie, la neige et la boue ne leur avaient pas fait de bien.

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De retour sur la route il est toujours aussi difficile d’avancer, on nous invite à boire le thé jusqu’à six fois dans une journée. On invente alors des stratagèmes pour ne pas s’arrêter à chaque invitation. À l’approche des lieux à risques (les çayhane et les stations services) nous accélérons le pas et nous regardons droit devant nous.

On nous avait prévenus : les turcs sont très hospitaliers avec les voyageurs à vélo. Nous le vérifions quotidiennement, mais un jour encore d’avantage. Voici le déroulé de cette journée :

Le matin, lorsque nous sortons de la tente, les habitants du village voisin viennent nous voir et nous demandent pourquoi nous n’avons pas passé la nuit chez eux. Ils sont gênés et amusés de voir notre tente, ils nous font comprendre que chez eux nous aurions eu à manger, du thé et un lieu plus chaud pour dormir. Quelques kilomètres plus loin on nous invite à boire le thé dans une station service, à consulter internet et à utiliser la cuisine si nous le souhaitons. Mais il est encore trop tôt pour manger et nous repartons. À midi, nous nous arrêtons pour cuire une omelette sur le bas-côté. Un motard s’arrête et vient fumer une cigarette tout en discutant avec nous. Il nous demande où nous allons dormir ce soir. Nous lui répondons que nous pensons dormir vers Samsun. C’est là qu’il habite, nous n’avons qu’à dormir chez lui ! Il nous donne son adresse et son numéro de téléphone puis repart travailler. Alors que nous finissons notre repas, le propriétaire du terrain à côté duquel nous nous trouvons vient nous proposer de manger chez lui. Nous nous excusons, nous avons malheureusement déjà fini notre repas, et nous reprenons notre route. Nous fonçons alors jusqu’à Samsun sans nous arrêter (appliquant notre fameuse stratégie pour éviter toute autre invitation). Nous arrivons chez notre hôte peu avant la tombée de la nuit. S’en suit une soirée bien arrosée avec ses amis et sa copine. À la fin, dans l’exaltation de l’alcool ils préparent un plan pour manquer leur travail ce samedi matin et nous rejoindre la veille pour bivouaquer et faire un barbecue avec nous. Sur cette belle décision, s’achève notre journé!

Trois jours plus tard nous nous retrouvons comme prévu et passons encore une autre soirée bien agréable !

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Nous traversons l’est de la Turquie avec un plaisir nuancé par les mauvais côtés que nous réserve la route. Nous passons de nombreux tunnels, notamment un de quatre kilomètres de long. Nous tentons d’y avancer prudemment, mais les voitures, les bus et les camions roulent vite, certains nous frôlent, d’autres nous klaxonnent. A l’approche d’un camion ou d’un bus nous entendons son bruit se répercuter sur les parois, se démultiplier jusqu’à devenir un vrombissement surnaturel qui envahit le tunnel et lui donne des allures infernales. Nos sens son perturbés, il semblerait que dix camions arrivent de toutes parts. Puis, lorsqu’il arrive à notre hauteur, nous ressentons le souffle puissant du véhicule, parfois agrémenté d’un violent coup de klaxon nous faisant sursauter. Sur la route, beaucoup ont une conduite agressive et dangereuse et cela devient un calvaire de rouler dans les tunnels ou les grandes villes. Heureusement, même sur une deux fois deux voies, nous ne sommes pas à l’abri de quelques joyeux imprévus. Comme cette famille qui s’arrête sur le bord de la route pour nous parler et dont le fils aîné nous improvise un morceau au zurna :

Enfin nous approchons de la frontière géorgienne. Alors que nous cherchons un lieu de bivouac à une dizaine de kilomètres de ce pays, nous rencontrons deux cyclo-randonneurs espagnols avec qui nous pédalerons jusqu’à Batumi, Andony et Marta. Ils nous invitent à partager leur improbable lieu de bivouac, ce sera notre dernière nuit en Turquie :

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De la neige mais du thé!

De retour à Athènes nous embarquons dans un train à destination d’Alexandroupolis dans le nord-est de la Grèce. De là nous nous mettons en route pour la Turquie. Nous avons tous deux très envie de découvrir ce pays mais la météo vient refroidir notre enthousiasme. Nous pédalons jusqu’à Istanbul le plus souvent accompagnés par la pluie ou la neige. Et si les premiers flocons nous enchantent, rapidement nous nous en lassons. Le soir, en installant le bivouac, nos chaussures prennent l’eau et le lendemain il nous faut bien souvent les enfiler alors qu’elles sont encore humides…

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La route que nous empruntons n’est pas des plus enthousiasmantes. Nous restons sur une deux fois deux voies, cloîtrés sur notre bande d’arrêt d’urgence et n’apercevons que la banlieue des villes. À l’approche d’Istanbul la circulation semble devenir folle et ne fait que s’intensifier en pénétrant dans l’agglomération. Notre deux fois deux voies se transforme en deux fois trois puis en quatre fois deux voies. Les voitures s’insèrent sur notre droite, sortent en nous coupant la route, nous doublent, nous frôlent et nous klaxonnent. Pour les petits poitevins que nous sommes, c’est un calvaire de pédaler dans ce flot ininterrompu de voitures. Nous nous croyons sur le périphérique de Paris en pleine heure de pointe! Nous nous débattons dans ce chaos pendant tout l’après-midi, tâchant tant bien que mal de trouver notre route. Notre carte de Turquie au 1/8000 ne nous est d’aucun secours mais nous finissons par atteindre notre destination en fin de journée.

Nous sommes d’abord accueillis quelques jours par Cihan. C’est un fou de derbouka et il nous joue plusieurs morceaux très sympathiques avec ces amis musiciens.

Lorsque nous quittons Cihan il fait déjà nuit et il pleut à verse. L’idée de reprendre les folles routes de la ville par ce temps nous effraie mais nous devons rejoindre Yavuz qui habite à seulement huit kilomètres, toujours à Istanbul. Au bout d’une heure nous sommes trempés, gelés et évidemment perdus. Un homme nous aide en nous montrant la route sur son téléphone : il nous reste 10km… En une heure, nous avons réussi à nous éloigner de deux kilomètres de notre destination, nous sommes probablement les cyclistes les plus lents du monde! La pluie se transforme en neige et nous sommes bien contents d’arriver chez Yavuz. Lorsque nous lui racontons ce qui vient de nous arriver, il s’empresse de nous offrir un ancien GPS dont il ne se sert plus!

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Bloqués par la neige, nous passons trois jours dans sa famille où nous sommes accueillis comme des rois. Sa mère prépare de délicieux repas et nous repartons avec des chaussettes, un bonnet qu’elle a tricoté et de la nourriture plein nos sacoches. Pour notre départ, Yavuz nous emmène en voiture jusqu’à la sortie d’Istanbul. Il nous fait traverser le Bosphore et nous évite ainsi d’avoir à repédaler dans cette ville.

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Les deux semaines suivantes, nous luttons pour avancer malgré la neige. Nous restons même une semaine entière coincés dans un petit village des bords de la Mer Noire, en attendant que les voies soient déneigées. Puis pédaler redevient plus agréable : les routes sont moins empruntées, les paysages plus jolis, plus naturels et nous traversons de nombreux villages. En revanche le chemin ne cesse de monter et de descendre brutalement, ce qui a pour résultat de nous couper les jambes et le moral. Mais les turcs arrivent toujours à point nommé : en haut d’une côte on nous offre un thé, lorsque nos pieds sont froids on nous fait asseoir près du poêle dans un çayhane, petit salon de thé. Il est rare que l’on passe une journée sans qu’on nous offre le thé ou plus de cinq minutes devant notre carte sans que l’on vienne nous guider.

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Nous arrivons fatigués à Eregli. Le mois de janvier nous a parfois miné le moral. L’itinérance est belle lorsqu’il fait beau mais lorsque le froid et le mauvais temps s’installent, que le plaisir de pédaler s’efface, nous nous questionnons quant au sens de ce que nous faisons… Nous décidons finalement de changer notre itinéraire et de quitter la côte pour nous enfoncer dans les terres. En Turquie s’enfoncer dans les terres signifie s’enfoncer dans la montagne et au vue de toute la neige tombée, cette idée semble être notre plus mauvaise. Mais nous sommes lassés des montagnes russes de la côte et la météo semble vouloir s’améliorer pour les prochains jours. Nous tentons donc notre chance et ne le regrettons pas.

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Nous retrouvons des sensations oubliées, le plaisir de pédaler sous le soleil, l’impression d’être en vacances, celle de retrouver la liberté et la joie d’être à l’air libre.

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Nous suivons une route qui sillonne entre les montagnes et traverse de nombreux villages. Nous reprenons le temps de contempler le paysage, de cuisiner et de profiter des bivouacs le soir. Nous nous sentons paisible et heureux.

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Nous nous arrêtons tout de même à Kastamonu où nous sommes accueillis par Behiç. Il est calme et très attentionné, nous discutons avec lui des heures durant. Nous pensions ne passer qu’un jour à Kastamonu, nous en passerons quatre.

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Nous profitons de cette pause pour aller acheter un archet. L’ancien n’a pas très bien supporté le voyage… Nous toquons à la porte des deux magasins de musique de la ville. Dans le second nous trouvons ce qu’il nous faut et même un peu plus.

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Le tenant du magasin tient à nous offrir le thé puis nous discutons pendant trois heures, via « google traduction ». Entre-temps il nous fait boire un soda, nous fait manger des confiseries, un kebab et du yaourt. Puis il appelle un ami qui chante et joue du saz :

Grèce : des hommes et des dieux, du foie gras, du saucisson et du bon vin!

Les premiers jours après notre départ de Burgas nous pédalons avec entrain vers la Grèce. Le temps est toujours aussi froid, mais nous doublons, voire triplons nos distances journalières.

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Un midi nous nous arrêtons dans le village d’Ustrem situé à une cinquantaine de kilomètres de la frontière grecque. Nous achetons deux banitzas, deux cafés et nous nous asseyons sur les marches d’un bâtiment. Un groupe de femmes passe devant nous et nous salue. Elles semblent amusées de nous voir ainsi chargés sur nos vélos. Nous tentons de leur expliquer notre voyage avec les quelques mots de bulgare que nous connaissons. Cela semble les amuser encore d’avantage et gentiment elles nous proposent de nous inviter chez elles. Nous les suivons jusqu’à leur maison où leur mère, entourée de nombreux enfants, nous accueille avec chaleur. On nous montre la chambre dans laquelle nous dormirons puis nous nous attablons autour d’un repas. Nous continuons à discuter munis de notre carnet sur lequel nous griffonnons pour mieux nous faire comprendre. Mais la discussion glisse lentement vers le thème de l’argent et y reste suffisamment longtemps pour nous rendre mal à l’aise. Elles nous exposent avec un peu trop d’insistance la misère dans laquelle elles vivent, nous content les problèmes de santé de leurs nombreux enfants et la difficulté d’avoir un salaire décent.

Puis, comme nous commencions à le pressentir, les choses tournent mal. Lorsque nous nous retrouvons seuls avec celle qui avait pris l’initiative de nous inviter, elle ferme la porte pour plus d’intimité et commence à nous supplier de lui donner 800 euros pour soigner son enfant qui est malade. Nous essayons de lui expliquer gentiment que ce n’est pas possible. Mais elle ne cesse de nous implorer. Devant notre refus, la somme qu’elle demande ne cesse de diminuer, 600, 400, 200… Nous restons polis au début, puis finalement nous n’y tenons plus et décidons de partir. Voyant que nous nous levons son visage se décompose. Gênée et semblant très mal à l’aise, elle nous fait comprendre qu’elle regrette, que la nuit commence à tomber et que nous pouvons rester dormir chez elle.

Comme nous ne comprenons pas ce qui se passe réellement dans cette maison, nous nous inventons une histoire qui nous contente : pris de compassion, nous imaginons que la mère et le reste de la famille ne sont pas au courant de ses manœuvres et que si nous partons elle serait honteuse de devoir s’expliquer devant sa famille.

Nous décidons alors de rester mais de tenter à tout prix d’éviter ce genre de discussion. Nous sortons nos instruments pour apaiser la tension et jouons une petite heure au grand plaisir des enfants de la maison. Mais voilà qu’au moment de préparer le repas du soir, nous nous retrouvons à nouveau pris au piège. Alors que des voisines commencent à affluer vers la maison, la même femme nous demande de venir faire les courses avec elle. Nous lui expliquons que nous n’avons plus un lev en poche. Mais elle insiste avec un ton méchant et dit qu’avec une carte bleue on peut tout avoir. Nous refusons avec fermeté. C’est alors que la mère, suivie de tout le reste de la famille viennent tour à tour tenter de nous convaincre de payer le repas de la fête qu’elles préparent sur notre dos. Le ton va crescendo et cela commence à sentir vraiment le roussi. Les mots deviennent agressifs et l’on s’échauffe. Nous rangeons et regroupons nos affaires encerclés par ces femmes et ces enfants dont le visage a bien changé… Cela n’en vient pas aux mains, mais les portes claquent dans la maison et on y entend crier.

Nous réussissons tant bien que mal à nous échapper et pédalons dans la nuit déjà bien noire. Dans ce moment difficile nous aimerions être en voiture ou en hélicoptère pour pouvoir se mettre rapidement à distance de ces événements. Mais à vélo nous ne pouvons nous éloigner que de quelques kilomètres. Finalement nous nous enfonçons dans une forêt pour y passer la nuit. Nous sommes encore troublés mais lentement les arbres et le silence de ce lieu nous apaisent. Cette histoire nous renvoie notre image en pleine figure. Nous ne sommes que des gens extrêmement favorisés qui peuvent s’accorder le luxe de voyager pendant deux ans.

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Notre humeur est amère et maussade, mais la voix de Yun Sun Nah vient mettre un peu d’ironie dans le sort qui nous est jeté. Il s’agit de notre sonnerie de portable et puisque nous leur avions donné notre numéro Nicolas n’est pas étonné d’entendre avec un accent « Allo, Nicolas !». Mais la voix est rieuse et enjouée… Il s’agit de Raki, une des femmes de la cour dans laquelle Nicolas avait habité six mois au Burkina Faso. Il n’avait donné aucune nouvelles depuis quatre ans mais elle souhaite en prendre et espère que tout va bien pour lui et pour toute la famille.

Ce petit pied de nez du sort tombe à point. Il nous met du baume au cœur et nous réconforte en nous rappelant que nous avons fait des rencontres heureuses et que nous en ferons d’autres dans la suite de notre voyage.

Le lendemain nous nous hâtons jusqu’à la frontière grecque. Nos premiers contacts avec ce pays sont chaleureux. Dès notre deuxième nuit, alors que nous demandons à planter la tente dans un jardin, on nous offre gentiment thé, baklava, repas et café. Cela nous permet de tourner définitivement la page sur notre dernière mésaventure.

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Nous pédalons à nouveau plus confiants et plus nous avançons vers la Mer Égée, plus nous rencontrons la Grèce mythique avec ses collines, ses oliviers, ses bords de mer et tous ses sites archéologiques qui fleurissent sur cette terre mythologique.

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Nous prenons plaisir à pédaler dans ces lieux mais nous nous hâtons pour arriver à temps à notre rendez-vous à Thessalonique avec Max, le frère de Nicolas et Manue sa copine. Eux aussi voyagent à vélo, ils font le tour de l’Europe et vont s’arrêter en Grèce cet hiver pour travailler dans une ferme. https://europeablecyclette.wordpress.com/

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Mais alors que nous sommes presque arrivés, voilà que nous croisons deux cyclo-randonneurs qui font route en sens inverse. Ils sont français et nous commençons à discuter sur le bord de la route. Au bout d’une heure nous nous rendons compte qu’il serait plus judicieux de s’asseoir autour d’un café. Mais comme il est midi, nous nous attablons plutôt autour d’un gyros. Nous avons une bouteille de Metaxa que nous partageons sans cesser de discuter. Finalement l’après midi est bien avancé et nous décidons de bivouaquer ensemble sur la plage au bord de la ville. S’en suit une soirée ou nous continuons à discuter longuement et coinchons autour du feu. Le lendemain nous prenons le petit déjeuner ensemble et alors qu’il est presque midi nous réussissons à nous séparer. Ils repartent vers Istanbul pour passer les fêtes de fin d’année avec leur famille, puis iront ensuite en Inde. http://www.puffy-en-voyage.com/

De notre côté nous repartons vers Thessalonique. Avec cet arrêt nous sommes en retard sur nos prévisions. Il n’est maintenant plus question de saluer des gens sur la route : c’est trop dangereux, on pourrait encore passer des soirées sympathiques qui nous empêcheraient d’arriver à temps à notre destination !

Arrivés à Thessalonique, de nombreuses soirées, très sympatriques justement, nous attendent. Nous passons d’abord trois jours avec Max et Manue, à discuter affalés dans des canapés, à jouer à la coinche et à manger. Après cinq mois de voyage nous en avons des choses à nous raconter !

Nous rejoignent ensuite les parents de Nicolas, Maïlys, sa sœur et Christian et Marie-Noëlle, des voisins, enfin plus, des habitants de la cour de Signy !

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Avec eux ils amènent un bout de France : du foie gras, du saucisson délicieux et du vin tout aussi bon ! On savait qu’on pouvait leur faire confiance ! Alors nous nous régalons et nous dégustons aussi la présence des uns et des autres. Passer Noël dans ces conditions alors que cela fait cinq mois que nous voyageons et que nous sommes à quelques milliers de kilomètres de la maison nous semble incroyable.

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Nous en profitons pour visiter les lieux archéologiques des environs, Pellas, Dion ainsi qu’une petite marche sur le mont Olympe.

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Après une semaine à Thessalonique nous prolongeons nos vacances grecques du côté d’Athènes. Christian et Marie-Noëlle repartent de leur côté visiter Delphes puis rentreront tranquillement en voiture à Signy tout en visitant une partie de l’Europe.

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Dans la capitale grecque, nous rejoignons la famille de Manue presque au complet. Nous continuons sur notre rythme : bien manger et découvrir les monuments et les lieux historiques. Malheureusement, les trois jours où nous sommes à Athènes, nous jouons de malchance : le premier jour est férié, le second les musées sont fermés et le troisième une grève continue à nous empêcher de visiter l’Acropole et les musées de la ville.

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Nous partons ensuite passer quelques jours dans le Péloponnèse. Les paysages tout comme les sites y sont splendides. Et c’est avec regret que ces deux semaines de vacances grecques se terminent, on ne s’est pas lassé de ces bons moments.

Nous finirons cet article en musique avec le réveillon du 31. Le groupe des « Musiclettes » composé de Max, de Manue et de Clément (un cyclo-randonneur avec qui ils ont voyagé pendant un mois) animaient la soirée.

A travers la Bulgarie

A Veliko Tarnovo nous avons été très enthousiasmés par la musique bulgare. Là-bas on nous a donné l’adresse d’une des plus grandes écoles de musique traditionnelle de Bulgarie. Celle-ci se trouve au centre du pays, à deux pas du chemin que nous souhaitions emprunter. Nous enfourchons donc nos vélos dans cette direction, quittons les grands itinéraires pour nous enfoncer sur de petites routes traversant pâturages et forêts. Nous grimpons à l’assaut de nos premières montagnes qui bien que peu élevées, nous essoufflent déjà.

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Lorsque nous atteignons l’école de musique qui domine la ville de Kotel, la journée est déjà bien avancée. Nous allons toquer à la porte du gardien et expliquons en quelques mots notre projet. Le directeur adjoint vient nous recevoir et, accompagné d’Emil, le professeur d’accordéon, il nous fait visiter l’école au pas de course. Il nous imprime ensuite quelques feuilles et nous dit que si nous souhaitons écouter de la musique, il nous suffit de taper le nom de l’école sur « youtube ». Nous sommes un peu dépités d’avoir fait tout ce chemin pour si peu… Emil qui s’en aperçoit s’arrange pour que l’on puisse écouter certains cours. Comme il va faire nuit d’ici peu, on nous dit que nous n’aurons qu’à planter la tente dans le jardin de l’école.

Très heureux, nous allons assister à un cours d’orchestre puis à un cours de danse. Nous rejoignons ensuite Emil et parlons beaucoup avec lui. Les doigts sur les touches de son accordéon, il nous présente la musique bulgare.

Nous nous séparons pour aller nous coucher et nous donnons rendez-vous le lendemain où nous pourrons peut-être assister à un cours de chant. Emil repart en direction de l’internat où élèves et professeurs logent tandis que nous nous dirigeons vers notre jardin.

Épuisés, nous nous allongeons et cherchons le sommeil en vain. Malgré l’heure tardive, la cour de l’école reste bien animée. Un groupe de jeunes élèves s’agglutine autour de notre tente et ne cesse de répéter « What’s your name? ». Nous espérons qu’ils s’en lasseront mais au bout d’un bon quart d’heure, certains s’amusent à venir toucher la tente et un caillou atterri sur la toile. Nous sortons alors disperser le groupe puis rentrons sombrer dans un sommeil profond.

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Le lendemain, nous nous réveillons à six heures. Mais les yeux à peine ouverts, voilà que la gardienne vient nous demander de plier bagages. Elle ne parle que trois mots d’anglais et revient sans cesse, toujours plus agressive en les répétant : « passport », « police », « weapons ». Puis elle revient une ultime fois et nous assène des « Good bye ! » sur un ton violent et mauvais. Surpris par cette situation que nous ne comprenons pas et désemparés par cette agressivité nous partons sans demander notre reste. Nous n’avons pas eu le temps de dire au-revoir à Emil et aux autres professeurs et ce départ précipité nous laisse une incompréhension amère. Face aux barrières de la langue nous n’avons pas pu nous exprimer, demander des explications et nous ressasserons cet épisode durant plusieurs jours en tentant d’y trouver un sens.

Cette mésaventure se situe juste deux ou trois jours après les attentats de Paris. Sur le ton de la blague, Emil nous avait dit que certains enfants avaient peur de notre venue et se demandaient si nos sacoches ne contenaient pas des armes. Peut-être que, dans ce contexte lourd, certains ont pris peur des deux étrangers de passage que nous étions et ont préféré nous mettre à la porte le plus vite possible… Mais nous n’en serons jamais sûrs.

Le moral dans les chaussettes, nous descendons les rues de Kotel. Au bout de quelques pas, nous tombons sur un policier qui contrôle nos papiers. Il est calme et souriant. Alors qu’il inspecte nos passeports, une femme passe dans la rue et lui adresse un signe de main. Notre policier, gêné, s’excuse d’un « oh… , c’est ma femme » puis court lui glisser deux baisers tendres sur la joue. Lorsque nous lui demandons s’il connaît un bar où nous pourrions avoir internet, il nous y accompagne tout en nous présentant les statues et bâtiments de la ville. Sur place, il s’assure que le wifi fonctionne bien avant de nous laisser.

Un peu plus tard, en sortant du bar, nous voyons un homme tourner autour de notre remorque, l’inspecter sous tous les angles, disparaître puis revenir avec une bobine de cuivre à la main. Il nous la tend avec un air entendu et malicieux. Nous le remercions puis reprenons notre route.

À la sortie de la ville nous croisons un camion aménagé garé sur le bas-côté. On nous salue et nous nous arrêtons discuter. Il s’agit d’un jeune couple qui voyage en Europe. Malheureusement pour eux, après deux jours à peine de voyage, leur camion est tombé en panne. Mais cela ne leur enlève pas le sourire et nous partageons un café tous les quatre en attendant la dépanneuse.

Cette journée image bien une idée qui nous plaît dans le voyage. Mettre un pied devant l’autre et se laisser aller aux événements qui viennent à notre rencontre, qu’ils soient bons ou parfois moins agréables.

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Nous arrivons à Burgas fin novembre. Nous savons que nous allons nous y reposer une semaine et cela nous enchante. Anne-Laure, la sœur de Camille vient nous rejoindre et avec elle nous découvrons le sud-est de la Bulgarie. Pour l’occasion, nous abandonnons nos vélos et nous nous déplaçons en bus.

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Nous visitons les villes de la côte de la Mer Noire, Nessebar, Sozopol… Et cela nous plaît de nous promener à travers des rues désertes, de voir les magasins fermés, les hôtels ayant comme seuls habitants les ouvriers qui les retapent pour l’été. Les plages certainement bondées en saison sont entièrement à nous. Cela semble étrange et absurde. Ces décors vides, qui pourraient être ceux d’un film, ont des allures de fin du monde.

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Nous profitons de nos vacances à tous les trois en adoptant un rythme lent fait de bons repas, de films, de balades et de visites. On souhaiterait que cela dure encore, mais l’avion de retour d’Anne-Laure vient y mettre un terme.

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L’hiver s’installe doucement. Les température descendent et il n’est pas rare qu’il gèle la nuit. Malgré les frimas il nous faut reprendre nos vélos et pédaler jusqu’en Grèce. Mais c’est de bon cœur car c’est pour y passer les fêtes de fin d’année avec la famille de Nicolas. Nous avons deux semaines pour relier Burgas à Thessalonique. Il nous faudra changer de rythme et appuyer un peu plus fort sur les pédales !

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Des débuts à vélo tout en peinture et en musique

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Nos premiers coups de pédales sont difficiles. Et pourtant, la route que nous empruntons en Roumanie est très plate. Mais il est compliqué de passer du calme d’un fleuve à l’agitation des routes et nous comprenons qu’il nous faudra quelques temps pour nous habituer à ce changement. Cela ne fait pas une semaine que nous sommes partis et déjà le bruit des moteurs, les klaxons et la fébrilité ambiante nous étourdissent. Nous sentons le besoin de prendre un peu de repos. Nous sommes près de Roussé et nous y connaissons un endroit fort indiqué lorsque l’on a besoin de se remettre sur pieds. Nous envoyons un message à Teodor. Il nous répond aussitôt que nous pouvons venir quand nous le souhaitons chez lui.

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Chez lui, nous retrouvons son chat turbulent et malicieux et son appartement unique, en perpétuel changement. Teodor fait vivre les murs de son logement qui, blancs d’origine, se recouvrent de peintures et de fresques au gré de son humeur créative. Il appelle cela « l’appel du mur blanc » ! Nous arrosons nos retrouvailles puis sortons nos instruments, nous mettons à jouer tandis que Teodor, peinture à la main, s’empare d’un pan de mur de son salon. De soirée en soirée, de journée en journée, nous passons finalement près d’une semaine à Roussé où nous nous sentons si bien.

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Puis Teodor nous propose de profiter de son week-end pour nous accompagner à vélo. Avec lui nous affrontons nos premières côtes. Il nous fait visiter les monuments et paysages du coin et nous amène dans le village de sa famille. Nous faisons la connaissance de ses parents, de sa grand-mère et retrouvons son cousin que nous avions déjà rencontré lors de notre première visite à Roussé. Nous arrivons vers 16h pour la fête du village. Nous avons déjà mangé mais on nous sert du riz et du poulet, accompagnés par le vin et le rakia de la maison. À 19h nous sommes bien repus. On nous fait pourtant nous attabler à nouveau. Devant nous, un monticule de saucisses domine les assiettes puis sa grand-mère sort du four une énorme pitka, un pain brioché bulgare. C’est délicieux, alors comment refuser ? Mais nous nous endormons le soir, l’estomac un peu trop plein et douloureux. Le lendemain matin nous quittons Teodor et sa famille. Nous le remercions encore, grâce à lui nous avons passé une excellente semaine et nous avons retrouvé tout notre entrain pour pédaler.

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Nous partons en direction de Veliko Tarnovo, ancienne capitale de l’Empire Bulgare. Mais notre motivation nouvelle se dissipe vite lorsque nous avons à emprunter une route à forte circulation. Sur une route large comme une petite départementale, se donnent rendez-vous tous les poids lourds et autres véhicules en provenance ou à destination de Sofia et de Roumanie. Beaucoup de circulation pour une si petite route… Chacun semble plus pressé que l’autre. On se double à qui mieux mieux et, partant du principe que la vie est plus intense quand elle est en jeu, on se dépasse au coin d’un virage. Mais nous, nous y tenons à la vie, et à sentir les voitures nous frôler, à entendre le klaxon des camions nous prévenir qu’ils ne ralentiront pas, ni ne se décaleront et qu’il ne nous reste plus qu’à nous déporter dans le bas côté, nous commençons à paniquer. Nous préférons encore marcher derrière la rambarde de sécurité et quitter au plus vite cette route démentielle. Le reste de notre chemin jusqu’à Veliko Tarnovo sera heureusement plus calme.

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Cette fois-ci nous sommes accueillis par un français. Lucas est peintre et vient étudier en erasmus la peinture et la sculpture. Il est arrivé à Veliko Tarnovo depuis peu mais avec son chien Tosca ils semblent déjà bien connaître le quartier. Le soir, lorsque nous allons immanquablement boire une bière dans le bar d’à côté, Tosca vient avec nous. Là-bas, tout le monde la connaît et elle passe de table en table pour recevoir son lot de caresses avant de s’allonger tranquillement derrière le comptoir. L’ambiance qui règne dans ce bar culturel semble très familiale. Lucas salue tout le monde puis nous allons discuter avec le barman qui l’avait accueilli à son arrivée en Bulgarie. Lorsque nous le questionnons quant à la musique traditionnelle dans la ville il nous indique un lieu où des musiciens se réunissent chaque matin pour répéter.

À voir Lucas prendre ses habitudes dans ce lieu nouveau où il va vivre pendant un an, cela nous donne quelques envies. Quelques idées de repos un peu plus long dans une ville un hiver, qui sait…

Le matin nous partons à la recherche du lieu indiqué la veille par le barman. Nous tournons dans les rues pendant près d’une heure mais arrivons finalement devant un grand bâtiment. Il s’agit bien de l’endroit indiqué et nous montons frapper à la porte d’une pièce, au quatrième étage, d’où s’échappent quelques notes de musique. Nous entrons un peu mal à l’aise dans cette grande salle et présentons notre projet. Les musiciens de l’ensemble « Iskra », rangés derrière leurs pupitres en bois sculptés, nous accueillent avec un grand sourire et nous font asseoir. Ils se mettent à notre disposition pendant tout le reste de leur répétition. Nous les écoutons, les questionnons. Ils nous présentent leurs instruments et leur musique et acceptent que nous les enregistrions. À les entendre, tous les deux sur notre chaise, nous nous trouvons soudainement très émus. En voyage nous n’avons pas souvent l’occasion d’écouter de la musique, ce qui la rend d’autant plus forte.

Nous enregistrons deux morceaux, assez rythmés. Puis sur notre demande, ils nous rejouent notre préféré :

Kelemanovski melody…