On avance à bon train

A Beïnéou nous prenons le train pour Turkestan. N’ayant pas obtenu le visa ouzbek nous n’avons que 30 jours pour traverser plus de 3000 km. Nous n’avons pas envisagé une seule seconde de parcourir entièrement cette distance à vélo, cela nous semblait tout à fait impossible. Mais avant Beïnéou, nous rencontrons deux français sur la route qui nous prouvent le contraire et nous parlent même d’un écossais qui, lui, effectue ce parcours en 14 jours. Nous aurions dû le croiser mais il nous a dépassé un matin alors que nous dormions à point fermé…

Le train nous économise certes des semaines de pédalage mais il ne nous épargne ni ennuis ni sueur. Au guichet tout semblait pourtant simple : à 17h nous mettrons nos vélos dans le wagon réservé aux bagages puis 45 minutes plus tard nous embarquerons nous-même. Voilà ce que nous avions compris à la lumière des quelques mots de russe que nous connaissons.

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Lorsqu’à 17h nous arrivons sur le quai, nous nous dirigeons d’un pas assuré vers le train et insistons pour que l’on prenne nos vélos. Mais on refuse, ce train part pour Moscou ! Ne sachant que faire nous attendons que le nôtre arrive. Lorsque enfin il entre en gare nous nous orientons un peu inquiets vers notre wagon. Ici on nous indique le compartiment pour les bagages, situé à l’autre bout du quai. Nous y courons.

Mais on refuse d’y faire monter nos vélos, il nous fallait les faire enregistrer auparavant et ainsi obtenir un papier officiel. Nous insistons, de plus en plus paniqués, et expliquons que le train part dans 10 minutes. Les bagagistes nous regardent alors d’un air amusé et nous font comprendre en souriant qu’ils peuvent changer d’avis si on les y aide avec quelques billets. Nous nous énervons puis sprintons en sens inverse, bousculant tout le monde sur notre passage.

De retour à notre voiture, nous insistons et commençons à charger les vélos dans le sas du wagon passager. Un responsable accepte à condition que l’on démonte les vélos et que l’on tasse nos bagages. Mais la chef de wagon n’est pas de cet avis et et le fait savoir en hurlant de plus en plus fort. Les gens commencent à s’attrouper. Et au milieu de cette hystérie on nous regarde tenter de charger nos vélos et tout notre attirail en suant à grosses gouttes. Personne ne fait un geste pour nous aider.

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Finalement le train siffle et part. Nous finissons de ranger nos affaires puis nous nous installons dans notre cabine. La chef de wagon, qui a soudainement perdu toute animosité à notre égard, vient nous apporter nos couvertures avec un grand sourire. Elle reviendra le lendemain, tenter de nous soutirer à son tour quelques billets pour nos vélos. Mais cette fois-ci notre méconnaissance du russe nous sert. Nous la regardons avec un sourire candide et lui répondons la phrase apprise par cœur : « Ne ponemaïou, izvinete, po-ruski chut chut » (« Je ne comprends pas, désolé, je ne parle qu’un petit peu russe») puis lui tournons le dos et regagnions notre cabine. Heureusement dans celle-ci l’ambiance est plus agréable. Nos deux compagnons de voyage discutent avec nous, partagent le thé et nous font déguster quelques spécialités kazakhes. Nous regardons avec eux défiler par la fenêtre les immenses steppes du Kazakhstan.

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Deux milles kilomètres plus loin et deux jours plus tard, nous arrivons à Turkestan. Cette ville est notre lot de consolation pour l’Ouzbékistan que nous ne verrons pas. Bien que moins nombreux et plus petits que dans les fameuses villes ouzbèkes, nous pouvons y voir quelques bâtiments qui viennent flatter notre imaginaire de l’orient.

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Lorsque nous reprenons la route, le paysage commence à changer. Le Kazakhstan devient plus fleuri et cultivé, des ruisseaux coulent et des arbres apparaissent. Sur notre droite le Kirghizstan s’élève comme une muraille infranchissable.

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Sur la route nous sommes énormément sollicités. Parfois seulement pour une photo, d’autres fois pour un brin de discussion et pour s’assurer que nous n’avons besoin de rien. A force d’être l’objet de toutes ces attentions nous nous rendons compte que nous devenons d’avantage égoïstes. Ainsi un matin alors que nous pédalons une voiture s’arrête et le conducteur nous stoppe. Il souhaite nous inviter à dormir le soir chez lui. Nous lui expliquons que ce n’est pas possible, que sa ville est trop loin et que nous n’avons pas prévu d’y passer. Surtout, il aurait été difficile de trouver sa maison dans cette cité de 600 000 habitants, guidés par ces indications en russe que nous ne comprenons pas… Nous nous excusons mais il ne semble pas comprendre. Nous échangeons nos numéros de téléphone puis il retourne à bord de son véhicule et en sort deux billets qu’il nous tend. Nous les refusons mais il ne nous laisse pas le choix et les glisse dans nos poches.

Plus tard dans la journée, au moment de partir d’un café après y avoir bien mangé, un homme vient s’asseoir à notre table avec sa famille. Il nous demande les détails de notre voyage puis refuse que nous payons notre addition. Il ajoute à cela deux bouteilles de lait de chamelles fermenté qu’il nous tend. Sur le chemin, encore, on nous arrête de nombreuses fois pour discuter et prendre des photos.

Enfin, éreintés après une longue journée, nous plantons notre tente aux abords de la route qui n’est pas trop passante et commençons à préparer à manger. Amusées de nous voir camper là quelques voitures klaxonnent. Une s’arrête même et un homme en descend en criant : « Nicolas, Nicolas ! ». Surpris de l’entendre répéter un de nos prénoms au milieu de la steppe, nous le regardons d’un air hébété. Puis nous réalisons, qu’il s’agit de l’homme qui voulait nous inviter à dormir chez lui. Nous avons complètement oublié d’allumer notre téléphone et de lui écrire un message pour nous excuser ! N’ayant pas réussi à nous joindre et n’ayant pas reçu de nouvelles, en fin de journée il est parti acheter des vivres puis nous a cherchés sur les routes pour nous les apporter. Il vient avec un sac plein de nourriture et une bonbonne de 5 litres d’eau. Nous le remercions chaleureusement, nous excusons, et lui proposons de manger un bout avec nous. Il refuse et nous dit qu’il doit rentrer chez lui.

Lorsqu’il repart nous nous sentons un peu bêtes et égoïstes de ne pas avoir pris deux minutes pour lui écrire un message tandis que lui a dû prendre plusieurs heures de sa journée pour nous retrouver et s’assurer que nous ayons bien à manger et à boire.

Nous poursuivons notre route jusqu’au Kirghizstan et admirons chaque jour les montagnes dont nous avons tant rêvé. Bien qu’elles soient maintenant si proches, elles nous paraissent toujours autant inaccessibles. Nous réalisons mal que nous allons bientôt y passer notre été.

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De la steppe et des chameaux

À peine avons-nous traversé la Mer Caspienne que nous nous attelons à une nouvelle tâche administrative : l’enregistrement. Par chance cela se fait sans encombre à la sortie du bateau. Nous restons une seule journée à Aktau, juste le temps pour Nicolas d’oublier ses chaussures chez Aigerim et Bakhtiar qui nous avaient accueillis. La suite du voyage se fera en sandales mais ce n’est pas trop dérangeant : le Kazakhstan n’est pas réputé pour ses gelées de mai. La question est plutôt de savoir à quel thermostat nous allons cuire. La réponse se fait attendre car tout juste sortis de la ville le ciel se couvre de nuages.

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Nous passons finalement une journée entière sous la tente, à lire, regarder des films et à faire de la musique lors des accalmies. Même sous la pluie, nous sommes heureux d’avoir quitté la ville et de retrouver le bivouac après trois semaines d’arrêt à Bakou.

Le lendemain nous nous mettons en route. Mais le soleil et le vent sont contre nous et nous n’avançons que péniblement jusqu’à une tchaïhane perdue au milieu de la steppe. Nous y mangeons et avant de repartir nous demandons à faire remplir nos bouteilles d’eau. La tenancière sourit et nous montre du doigt les bouteilles d’eau minérale à acheter… La prochaine habitation étant peut-être à cinquante kilomètres, le soleil et le vent ne nous laissent pas le choix. Nous n’avons jamais eu de problème à trouver de l’eau potable mais le désert crée un rapport de force qui n’est pas en notre faveur. A l’inverse, sur la route on nous offre eau, concombres et samsas.

La plupart du temps, lorsqu’un automobiliste s’arrête à notre abord, il nous stoppe d’un geste directif et la séance photo commence. Chacun leur tour, ils viennent poser à nos côtés puis repartent aussi vite qu’ils sont arrivés. Ces arrêts ponctuent jusqu’à 15 fois nos journées de vélo.

Par une matinée venteuse et épuisante nous nous prenons à maudire cette pratique. C’est alors que nous nous rappelons que quelques jours plus tôt, lorsque nous avions vu nos premiers chameaux et dromadaires, nous les avions photographiés sous toutes les coutures, bien fiers de faire cette rencontre exotique qui n’allait pas manquer d’épater nos amis. Et depuis, chaque fois que nous en voyons nous dégainons notre appareil et leur sautons dessus ! Pour le kazakh, chameaux et dromadaires sont bien banals, tandis que le touriste à vélo est un animal extraordinaire. Enfin, un français qui roule sa bosse est un peu chameau…

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Nous pédalons en force pendant deux jours pour rallier Shetpe. Nous savons que nous y serons accueillis et la pensée d’une bonne douche, d’une journée de repos avec internet nous encourage dans nos efforts. Lorsque nous y arrivons en fin de journée, épuisés, la désillusion est complète. Sur internet notre hôte indiquait pouvoir héberger jusqu’à 5 personnes, fournir lits, carrée de pelouse et connexion internet. Mais il n’en est rien, il nous emmène à l’hôtel et ne comprend pas pourquoi nous refusons d’y aller. Malgré ses belles paroles il n’a jamais eu l’intention de nous accueillir ou de nous aider mais a seulement voulu profiter d’un repas gratuit au restaurant et faire un maximum de photos et vidéos pour les partager à ses amis. Nous quittons Shetpe encore plus fatigués qu’en y arrivant et surtout en colère et dépités.

Nous décidons de nous accorder un jour de pause et partons nous balader dans les steppes montagneuses des alentours. La vue est magnifique. Nous trouvons un beau point de vue et comme pour les chameaux, nous commençons à le prendre en photo sous tous les angles. Finalement nous comprenons qu’il est plus judicieux de poser le trépied et de filmer sur 360 degrés.

Les paysages sont fidèles à ce que nous imaginions et nous sommes contents d’être enfin arrivés en Asie Centrale. Comble du bonheur, le soir même nous trouvons une rivière et bivouaquons sur ses bords. Ce sera notre dernière douche avant huit jours.

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Après avoir rechargé nos batteries nous repartons dans la steppe kazakhe. Les 300 kilomètres qu’il nous reste jusqu’à Beïnéou sont chauds, plats et droits, bleus et verts. Par chance un petit vent de dos nous accompagne.

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La steppe est immense et vide. Parfois un panneau vient créer l’illusion et nous fait miroiter un abri que nous ne verrons pas.

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Alors nous décidons de nous prendre en charge et de créer nous-même notre propre abri. Finalement cela nous plaît bien de traverser, pour quelques jours seulement, ce paysage infini et nu.

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