Une tomme de Savoie au Kirghizistan

À traverser les montagnes kirghizes de long en large, on en oublie nos devoirs : voilà près de deux mois que nous n’avons pas donné de nouvelles. Heureusement, hier, alors que nous rentrions d’une longue randonnée, un message téléphonique de Madeleine et Ambroise nous a rappelés à l’ordre ! Après être restés cinq jours à marcher entre les roches et les pâturages d’altitude, cela nous a fait bien plaisir d’entendre la voix familière d’Ambroise nous demander des nouvelles du « Kirkikrighizstan ». Nous avons réécouté le message, amusés et nous sommes promis de raconter nos vacances du mois de juillet dès le lendemain. (Enfin… depuis que nous nous sommes fait cette sage promesse une semaine s’est encore écoulée…)

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Remontons donc au début du mois de juillet. Nous sommes à Osh, dans le sud du Kirghizstan. Nous occupons les quelques jours précédant l’arrivée de Loïc, un ami de Nicolas, à tenter de résoudre le grand casse-tête chinois. Tous les voyageurs sont formels, il est actuellement impossible d’obtenir un visa chinois au Kazakhstan ou au Kirghizstan. Nous sommes face à un mur. Nous ne souhaitons pas prendre l’avion pour sauter par-dessus la Chine. Nous n’envisageons pas non plus de négocier un visa russe et mongol au Kazakhstan, de traverser ces trois pays en train pour tenter notre chance à Oulan-Bator où l’on pourrait faire ce visa. Cela nous décourage d’avance. Une dernière solution semble nous convenir, celle d’envoyer nos passeports à une agence en France qui ferait les démarches à notre place.

Mais cette solution soulève aussi son lot de problèmes. Nous devons quitter le Kirghizstan dans un mois, il faut donc impérativement que nous récupérions nos passeports avant cette date. Entre-temps il sera préférable pour nous d’éviter tout contrôle policier. Nous devons aussi réserver des billets d’avion et des nuits d’hôtel puis les annuler une fois le visa obtenu… Nous nous sentons bien seuls face à tout cela. Mais heureusement nous sommes épaulés à une vitesse éclair par nos familles, par Maëliss et son père et par madame Barbeau. Nous les remercions beaucoup car sans leur aide nous pensions déjà écourter notre voyage.

Nous voilà ainsi sans passeport. Impossible pour nous d’accueillir Loïc à l’aéroport où nous risquons fort d’être contrôlés. Nicolas lui donne donc rendez-vous dans un lieu plus neutre mais néanmoins très célèbre à Osh : sous la statue de Lénine. Tout est réglé comme du papier à musique et nous attendons Loïc avec impatience.

Mais la réalité se montre quelque peu différente. À peine atterri, Loïc apprend que son vélo est resté à Istanbul. Il se retrouve ainsi à pied, à cinq heures du matin et à dix kilomètres du lieu de rendez-vous. Un homme lui échange à la sauvette quelques euros contre des soms, puis il part à la recherche d’un taxi qui l’emmènera jusqu’à Lénine. Malheureusement, dès l’aurore cette place est investie de plusieurs centaines de personnes venues fêter la fin du ramadan. Au milieu de tous les pèlerins, vêtu de son short, de son t-shirt et chargé de deux gros sacs à dos, Loïc dépareille. Quelques dizaines de policiers l’accueillent alors chaleureusement. Ils l’amènent derrière la statue, contrôlent son identité et lui font déballer toutes ses affaires. Après avoir examiné attentivement la bouteille de vin rouge ainsi que le filtre à eau sans en comprendre le fonctionnement, ils lui demandent d’évacuer la place au plus vite. De son côté, à la vue de tous les représentants des forces de l’ordre et n’apercevant pas Loïc caché par la statue, Nicolas ne s’attarde pas sur les lieux. Ce n’est que vers 6h30 que l’on se retrouve enfin. Après une arrivée des plus difficiles Loïc peut à présent se reposer.

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Loïc vient agrandir la coloc éphémère que nous formons depuis déjà cinq jours avec Blanca, une cyclo-voyageuse espagnole. Dans l’auberge que nous habitons, nous passons nos journées tous ensemble attablés dans la cuisine qui devient la pièce à vivre. Nous déambulons aussi dans les rues de la ville et le soir Loïc sort de son sac une bouteille de vin rouge et une tomme de Savoie. Rien qu’une lampée de cette boisson et un morceau de la croûte même de ce fromage nous procure une émotion gustative intense…

Puis un matin, nous disons au-revoir à Blanca qui va partir en Chine et nous nous dirigeons vers Bichkek. Les premiers jours sont chauds et longs. Le mercure franchit souvent la barre des 40 mais nous parcourons sous le soleil de grandes distances afin de nous éloigner des villes peuplées de la région de Osh. Nous nous encourageons en avalant des glaces, des melons, des litres de boissons fraîches ou en nous immergeant , parfois encore tout habillés, dans les eaux bleues de la Naryn, la rivière que nous longeons. Mais l’agréable sensation de fraîcheur n’est à chaque fois que de courte durée et à peine sommes-nous remontés sur nos selles que nos vêtements sont déjà secs.

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Durant ce temps nous essayons aussi différents remèdes pour venir à bout des problèmes gastriques qui accompagnent Nicolas depuis Osh. Nous le soignons à la bière puis au calva, au gras de mouton ou à tout autre met de la saine gastronomie kirghize, avant de concéder que le régime riz blanc, smecta et tiorfan reste le meilleur traitement.

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Sur la route Loïc s’initie au russe mais surtout au kirghize. Contrairement à ce que peuvent laisser entendre certains lexiques franco-kirghize, il existe ici de très nombreuses façons de saluer les voyageurs. Nous n’en citerons ici qu’un petit échantillon ne figurant pas dans les guides de conversation mais pourtant très utilisé.

Hello ! : Bonjour !

Good Bye ! : Bonjour !

Thank you ! : Bonjour !

Okay ! : Bonjour !

Heil Hitler ! : Salut !

Heuuu ! : Salut !

Heuuu ?! : Tu viens d’où ?!

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Après avoir atteint le lac de Toktogul, la route s’enfonce au milieu des montagnes. Plus nous nous élevons en altitude et plus nos journées deviennent reposantes. En effet, Loïc est beaucoup trop dynamique pour les deux cyclistes fainéants que nous sommes. L’approche des montagnes lui permet d’évacuer son surplus d’énergie tout en nous laissant nous adonner à notre paresse quotidienne !

Pour Loïc, à six heures au réveil, crapahutage dans les montagnes avoisinantes tandis que nous roupillons jusqu’à neuf. Et après une journée de vélo, ascension du sommet le plus proche alors que nous gisons allongés dans l’herbe !

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Les jours et les kilomètres défilent. Nous évoluons désormais dans des steppes d’altitude et le vert des pâturages vient remplacer le bleu de notre rivière.

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Après un an sur la route nous étions parfois fatigués. Certains aspects du voyage nous ont lassés, nous minant peu à peu et rendant quelque fois nos réactions aigries. Nous supportons de moins en moins la cohabitation avec les voitures et les permanentes sollicitations auxquelles nous sommes sujets. A nous diriger toujours vers l’est nous commençons à accomplir notre itinéraire comme un devoir cherchant à aller au plus court et oubliant parfois la beauté du chemin. L’arrivée de Loïc rafraîchît notre voyage et nous redynamise. Nous nous réjouissons en le voyant s’exalter devant les paysages ou discuter toujours de bon cœur avec les gens.

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Bien sûr, cela n’empêche pas Nicolas de s’énerver encore à l’encontre de quelques voitures à la conduite agressive (meurtrière, d’après ses dires). Il faut avouer que le Kirghizistan est le seul pays où nous avons rencontré des conducteurs nous frôlant volontairement, le poing écrasé contre le klaxon, dans le but de nous faire peur, voire de nous renverser. Une certaine vélophobie… Cela est difficile à imaginer mais pourtant, un conducteur arrivant en sens inverse peut même traverser la chaussée pour venir nous effleurer, avant de regagner sa voie. Les cyclistes croisés sur la route partageaient notre peur et parfois notre colère. Nous avons même rencontré une polonaise qu’une voiture avait si bien frôlée qu’elle avait fini par la renverser, la cognant de son rétroviseur.

Nous avançons plus vite que nous l’espérions, et alors que nous ne sommes plus qu’à une centaine de kilomètres de Bichkek, nous croisons deux québécoises à vélo. Elles reviennent pleines d’enthousiasme de la vallée de Sousamir. En discutant elles nous vantent tellement bien ce lieu que nous décidons de faire un très grand détour et de nous y enfoncer sans trop savoir si par la suite le temps nous sera suffisant pour gagner la capitale à vélo. Nous pédalons avec plaisir sur de petits sentiers, heureux d’avoir quitté la grande route et sa circulation. Nos deux amies cyclo-voyageuses ne nous ont pas menti, durant trois jours nous suivons une rivière serpentant dans des paysages variés et colorés.

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Après ce passage bariolé, nous attaquons notre dernier col qui nous ramène doucement au vert des pâturages d’altitude. Arrivés en haut il ne nous reste plus qu’une longue descente de trois cents kilomètres jusqu’à Bichkek. Le calvados et la bière russe auxquels nous carburons nous permettent de pédaler plus vite que nous l’espérons et nous avons finalement le temps de nous rendre jusqu’à Bichkek à vélo et même jusqu’à Sokuluk. En route nous nous arrêtons à la réserve Ortoghai puis nous nous accordons même un crochet jusqu’à Issyk Kul.

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Deux jours plus tard nous retrouvons les joies des villes en nous jetant dans la cohue des rues de Bichkek. Là, munis d’une adresse, nous nous mettons à la recherche d’une petite rue, trouvons l’immeuble et montons au deuxième étage. Une femme nous fait asseoir puis prend nos noms. Elle fouille dans une étagère et en sort une enveloppe qu’elle dégrafe. Elle vérifie tout une dernière fois puis nous tend nos passeports. Nous nous étions séparés un mois plus tôt de ces papiers et voilà que nous les retrouvons estampés du visa chinois. La scène ne semble pas réelle, mais il n’y a rien de magique là-dedans.

Lorsque nous écrivons notre blog nous omettons de raconter à quel point notre famille nous aide alors même que nous sommes en voyage. Notre visa chinois a bien failli tomber à l’eau alors que nous admirions le bleu de la Naryn… A ce moment l’agence nous avait appelés pour nous informer qu’il fallait en urgence changer notre demande de visa. Mais coincés entre la roche et la rivière, à vélo, sans internet et parfois même sans réseau téléphonique nous étions bien impuissants. Heureusement les parents de Camille et Madame Barbeau se sont démenés à notre place pour résoudre l’avalanche de problèmes liés aux visas. Et de l’autre côté du Poitou les parents de Nicolas se chargeaient de faire rapatrier à Almaty les chaussures que leur fiston avait oubliées au bord de la mer Caspienne. Grâce à eux nous irons bien en Chine et Nicolas ne passera pas l’hiver en sandales ! Nous en profitons ici pour les remercier beaucoup de leur aide.

Une fois les passeports en poche nous partons à la recherche d’un magasin de sport pour trouver un carton qui servira d’emballage au vélo de Loïc dans l’avion. Nous rentrons bredouille de la première boutique et tâchons alors d’en trouver une autre. Un peu perdus nous demandons notre route, mais une personne nous arrête, il s’agit de Carlos, un germano-chilien que nous avions croisé dans le sud du Kirghizistan voilà un mois. Nous nous racontons ce qui nous est arrivé depuis, et au moment où nous expliquons à Carlos ce que nous cherchons, il nous apprend qu’il a justement ce type de carton et qu’il ne s’en servira pas. Nous récupérons le carton et lui souhaitons bonne chance pour le visa chinois qu’il tente lui aussi  d’obtenir par correspondance. Chargés de ce gros carton que nous installons tant bien que mal sur le porte-bagage du vélo de Loïc, nous parcourons laborieusement les trente derniers kilomètres qui nous séparent encore de la ferme de Sokuluk. Nous y retrouvons avec joie la famille de Maksat ainsi que les chèvres et notre remorque. Nous passons deux jours bien sympathiques à siroter le thé et jouer avec les enfants.

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Mais deux jours passent vite et Loïc doit repartir. Nous arrosons dignement ces bons moments passés ensemble de calvados et de vodka. C’était un plaisir de partager avec un ami pendant un mois, ce que nous vivons depuis un an. Ensemble nous avons traversé ce mois empli des joies mais aussi des soucis du voyage à vélo. Le Kirghizistan résumant pour nous plus qu’aucun autre pays la dualité de ce type voyage. Nous aurons goûté à l’hospitalité, on nous aura parfois accueillis et nourris comme des rois. On nous aura, d’autres fois, roulés dans la farine, à nous faire payer notre repas ou nos courses deux fois le prix. Nous aurons également savouré l’agressivité de certains conducteurs nous faisant comprendre que nous n’étions pas chez nous, ou profité de la bienveillance d’autres nous saluant et nous encourageant. Des enfants auront dérobé l’appareil photo de Loïc. Un autre, vendant des fruits sur le bas-côté, nous en aura offert toute une poche. On aura eu chaud, on aura été fatigués, mais on se sera rafraîchis et reposés au bord des rivières et des lacs. On aura pédalé sur des sentiers déserts et roulé dans des rues bondées. Mais surtout, on aura dévoré des paysages et profité de vivre ensemble à l’extérieur ainsi que d’habiter chaque soir le lieu où nous nous arrêtions, que ce soit près d’un cours d’eau, d’une montagne, d’un champs ou même d’une ville.

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Les montagnes russes au Kirghizstan

Nous avons commencé notre séjour au Kirghizstan par un repos d’une semaine dans une ferme. À posteriori il nous semble que cette pause était bien nécessaire, car par la suite les montagnes kirghizes ne nous ont pas épargnés. Dans cette ferme nous sommes accueillis par Maksat et sa famille. Nous l’aidons un peu dans son travail et continuons nos lents progrès en russe. Mais le temps passe vite et le moment vient pour nous de reprendre la route vers le sud du pays. Nous nous disons juste à bientôt car nous reviendrons dans deux mois. Pour cette raison nous laissons ici notre remorque et une dizaine de kilos de bagages (affaires d’hiver, affaires de pluie et toutes les nombreuses choses inutiles que nous transportons…). En effet, il nous faut désormais nous attaquer aux montagnes kirghizes et nous n’avons pas voulu nous y enfoncer avec tout notre chargement.

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Nous commençons par sortir du territoire kirghiz pour y rentrer à nouveau le lendemain et ainsi remettre notre compteur des 60 jours sans visa à zéro.

Ce détour nous permet de faire de charmantes rencontres avec les militaires ou policiers des zones frontières. Nous avons eu la joie de passer le moindre de nos bagages au scanner et ainsi nous assurer que ni nos bouteilles d’eau, ni nos casques ne contenaient d’armes à feu… Un militaire très prévenant a aussi voulu nous éviter un malheureux accident en tentant de nous alléger d’un de nos opinels. Deux policiers trop zélés pensaient être sur le point d’arrêter héroïquement un grand terroriste afghan avant de se rendre compte qu’il ne s’agissait que d’un français barbu. Pour s’excuser de leur méprise ils nous ont offert un insigne en plastique de la police kazakhe. Nous sommes encore en train de nous questionner quant à l’utilité possible de ce cadeau… Puis enfin, alors que nous campions tranquillement au bord de la rivière séparant le Kazakhstan du Kirghizstan, trois militaires portant leur mitraillettes en bandoulière comme on porte un sac à main sont arrivés nous saluer. A voir leurs armes se balancer de droite à gauche, le canon parfois pointé par inadvertance en notre direction, nous n’étions que peu rassurés. Mais ils n’ont fait que rentrer dans notre tente, armés jusqu’aux dents, pour s’assurer que d’armes justement il n’y en ait point chez nous.

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Après avoir roulé quelques jours dans la plaine, nous pénétrons enfin dans la montagne. Nous sommes enchantés de ce changement et ne cessons de sortir notre appareil photo. Un après-midi, après avoir acheté des provisions pour les prochains jours nous quittons l’asphalte pour nous engager sur un petit chemin caillouteux qui nous mènera au lac Song Kul. Nous nous sentons soudain de grands aventuriers à nous imaginer sur ces sentiers en pleine nature, loin des villes et du trafic. Mais nous nous rendons rapidement compte que c’est au contraire ici que nous rencontrerons le plus de touristes. Nous ne sommes pas les seuls à vouloir profiter des paysages sauvages d’Asie Centrale. Ici, les bergers sont habitués au tourisme et ont souvent une yourte qui peut servir de maison d’hôte. Cet état des faits change nos rapports aux gens et il n’est pas rare qu’on nous aborde pour savoir si nous recherchons un taxi ou un endroit où dormir. Enfin… l’affluence n’est pas celle de Disneyland ou du Futuroscope et nous croisons à peine trois voitures par heure !

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La météo n’est pas en notre faveur. Nous engageons un jeu avec le ciel qui durera une dizaine de jours : nous apprenons à lire dans les nuages, à estimer le temps que nous aurons entre deux averses, à ranger la tente et nos affaires le plus vite possible, à enfourcher nos montures pour quelques kilomètres avant de sentir les premières gouttes qui nous obligent à replanter la tente au pas de course. Les orages, la pluie et la grêle ne nous épargnent pas. Heureusement, dans l’attente, nous sirotons une improbable bouteille de calva russe. Nous la finissons vite et nous promettons d’en acheter une beaucoup plus grosse la prochaine fois !

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Nous prenons ainsi trois jours pour monter à 3450m d’altitude. Le ciel, clément, nous accorde une belle éclaircie pour prendre fièrement quelques photos au col. A ce moment, nous espérons encore naïvement être au bout de nos efforts et de notre malchance météorologique.

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Mais nous restons à nouveau bloqués, trois jours durant, autour de Song Kul. Le premier jour nous parvenons à avancer de dix kilomètres, le deuxième seulement de cinq, puis le troisième, en toute fin d’après midi, le ciel nous laisse le temps de franchir le col qui nous permet de nous éloigner du lac. Ces trois jours passent lentement et nous profitons peu du lieu. Nous restons sous la tente à nous demander si cela aura une fin et commençons à économiser nos vivres en sautant le repas du midi. Les quelques kilomètres que nous glanons chaque jour sont accomplis dans la douleur. Il fait froid, le vent est fort, nous regrettons nos vêtements de pluie, d’hiver et Nicolas ses chaussures oubliées au Kazakhstan. Nous avons perdu près de trente degrés en quelques jours et voilà que nous retrouvons les froides sensations des journées d’hivers : les doigts engourdis qui ne passent plus les vitesses, les oreilles et le nez douloureux…

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Une fois le second col atteint, nous dévalons pendant quarante kilomètres et passons brutalement des steppes d’altitude à un paysage alpin pour retomber enfin sur un environnement chaud, sec et aride.

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Nous arrivons à la ville d’Ak-Kiya. A la lecture de notre carte nous imaginons y retrouver une route asphaltée, un supermarché et pourquoi pas en café-restaurant. Nous étions ravis d’emprunter de petits sentiers afin de prendre des photos flatteuses et dépaysantes pour vous impressionner sur le blog. Mais maintenant que les photos sont prises nous n’aspirons plus qu’à une chose : retrouver le bitume, les villes et leur nourriture abondante !

Finalement, à Ak-Kiya, le chemin cabossé continue et nous ne trouvons qu’une petite épicerie. Nous sommes très déçus, mais en regardant notre carte nous continuons à imaginer la suite du trajet comme un rêve : des villes tous les trente kilomètres et une route plutôt plate, car le seul pic indiqué dans les environs n’est qu’à 2400m d’altitude. Éblouis par ce mirage cartographique, nous n’achetons donc que quelques légumes pour nous faire un bon repas le soir même et ne complétons pas les maigres provisions qui restent dans nos sacoches. Bien sûr nous n’oublions tout de même pas d’acheter une petite bouteille de calva !

Le lendemain, exceptionnellement, le temps est beau. Mais nous comprenons rapidement que notre carte est complètement erronée. Ce n’est pas une illusion d’optique, la route monte et nous nous retrouvons à franchir un col qui culmine à 2 800 mètre d’altitude.

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Les villages annoncés n’apparaissent pas, mais l’orage et la grêle, eux, reviennent nous tenir compagnie pour la nuit. Les jours suivants la route ne fait que monter et descendre et le temps reste très pluvieux. Depuis le début de notre trajet, c’est la première fois que le voyage se fait autant physique. Sur les chemins défoncés du Kirghizstan on se sent soudain plus cycliste que voyageur.

Stoppés par le mauvais temps et ne croisant toujours pas de lieu où se ravitailler, nous économisons à nouveau la nourriture et ne mangeons plus que deux repas par jour. Mais les sacoches se vident. Après trois jours, nous apercevons enfin un petit village. Entre deux averses nous y arrivons, la mine défaite, le ventre creux et demandons de la manière la plus polie s’il est possible d’acheter à manger. On nous ne salue pas, on nous répond à peine et l’on pointe du doigt une maison. Dans celle-ci la réponse est des plus sèche : « Niet ! ». Nous retraversons le village tristes et en colère. Nous ne comprenons pas, nous n’avons entendu aucun « bonjour », aucun « désolé », ni aucun « le village suivant est à 40 km, vous pourrez trouvez là-bas… ». Nous repartons donc dans le ciel noir et plantons la tente. Depuis le matin nous n’avons mangé qu’un paquet de nouilles chinoises et bu un peu de thé sucré. Le soir nous finissons le peu de riz qui nous reste, mélangé avec du miel, de la sauce soja et quelques épices. Nous sommes au plus bas de notre voyage. Hormis cent grammes de farine, il ne nous reste plus que de l’huile, du miel, des épices et du thé.

Le lendemain matin nous faisons revenir de la farine dans de l’huile, l’allongeons avec de l’eau et y mélangeons de la cannelle, du gingembre et du miel. Cela nous tiendra au ventre pour les 40 km qui nous séparent de la ville suivante.

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Enfin ! La ville de Kazarman est grande, possède des restaurants et des supermarchés… Nous n’y tenons plus, nous laissons nos vélos dans une auberge de jeunesse et courons dans un café ! Nous croisons ici des cyclistes qui pédalent en sens inverse. Ils n’ont eu guère plus de chance, deux ont fini le col menant à Och en camion, un autre est resté bloqué sous la neige au sommet du col… Tout cela nous fait frémir et nous prenons une journée de repos avant d’attaquer notre dernière ascension.

Cette fois ci, lorsque nous partons, nos sacoches sont pleines de nourriture, nous pourrions tenir deux semaines ! Mais le temps est magnifique et nous gagnons Och en quatre jours. Notre mésaventure des douze jours précédents semble être un vieux cauchemar. Il fait beau, on nous sourit à nouveau…

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