Du repos et des vélos

De retour à Sulina nous trouvons un endroit discret pour planter la tente près du ferry qui partira le lendemain matin à 7h. Cependant un gardien vient nous expliquer que nous ne pouvons pas rester à cet emplacement. Il nous indique gentiment le jardin public et nous offre deux coings pour notre dîner. La nuit venue, nous installons timidement notre bivouac, quelque peu gênés de tendre notre tente dans ce jardin propret qui arbore fièrement une multitude d’espèces végétales. Une vache paissant tranquillement au milieu de ces plates-bandes nous rassure. Elle ne semble pas distinguer le chiendent des orchidées et avale tout ce qui passe.

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De retour à Tulcea nous entamons une belle semaine de repos. Nous passons d’abord deux jours très agréables en compagnie de Cosmin. Nous nous baladons dans la ville, visitons le musée qui nous présente, entre autre, les oiseaux du Delta. Nous ne les avons pas vus en chair et en os, nous nous consolons en les voyant empaillés !

L’excitation accumulée à l’approche de la Mer Noire retombe subitement et peu à peu nous quittons le rythme du soleil pour nous réajuster au rythme de la ville. Nous nous levons et nous couchons plus tard.

Nous devons ensuite nous rendre à Unirea chez Artemiza, près de Calarasi. Mais voyager hors des eaux avec un kayak, même gonflable, n’est pas une mince affaire ! Cosmin nous aide à trouver un covoiturage pour nous rendre à Constanta, de là nous prendrons le bus jusqu’à Unirea. Le matin de notre départ, notre covoitureur arrive dans une voiture un peu trop neuve et rutilante. À la vue de nos bagages, le « playboy » qui sort de son carrosse fait la moue. Ils sont trop sales pour le cuir reluisant de ses sièges ! Cosmin l’avait pourtant prévenu et il est convenu que nous payerons une place supplémentaire pour nos affaires. Cependant il refuse que nous nous asseyons en l’état dans sa voiture. Cosmin court alors chercher chez lui une bâche mais ceci ne convient pas à notre covoitureur. Cosmin, ne perdant pas patience, revient ensuite avec une couverture que notre chauffeur accepte d’un air dédaigneux. Nous montons finalement en voiture. Durant le trajet il ne nous adresse pas la parole et nous comprenons qu’un problème musculaire doit certainement empêcher tout mot gentil ou sourire de sortir de sa bouche. Qui plus est, au volant de son bolide, il atteint 180 kilomètres-heure et insulte toute personne le ralentissant dans sa course. Arrivés à Constanta il nous dépose et se dépêche de nous quitter, toujours avec aussi peu de politesse. Il s’agissait de notre premier contact avec la route et la voiture depuis près de deux mois.

Heureusement, Artemiza nous fait rapidement oublier ce triste personnage. Nous avons raté le dernier bus pour Unirea, qu’à cela ne tienne, elle vient nous chercher en voiture avec un ami, un grand sourire aux lèvres. Nous sommes très touchés par l’accueil chaleureux que nous recevons à Unirea. Nous prenons beaucoup de plaisir à discuter longuement avec Artemiza, nous nous régalons des délicieux plats roumains que sa mère nous prépare et nous profitons toute la journée de leur complicité et de leur joie.

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Artemiza nous emmène dans son collège où elle enseigne l’informatique, la physique et la chimie. Nous assistons à ses cours ainsi qu’à un cours de français. Cela nous plaît bien de retourner au collège, de nous asseoir au fond de la classe et d’assister attentifs et amusés aux différents cours. Entre ceux-ci nous nous asseyons dans la salle des professeurs où nous discutons avec l’équipe enseignante et feuilletons différents manuels de français. Il règne une ambiance joviale dans toute cette école et nous y passons un après-midi très agréable.

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Puis vient le moment tant attendu… Nous retrouvons enfin les parents de Camille, Paul, son frère et Thomas, un Argentin venu passer un an en France. Ils sont venus de Parthenay en voiture, apportant avec eux nos bicyclettes et tout notre attirail d’hiver. Lorsque nous voyons au bout de la rue la camionnette rouge bien familière et sa remorque, nous sommes tout excités. Elles se transforment à nos yeux en un grand traîneau chargé de cadeaux. Tout ce dont nous avons rêvé s’y trouve, tente, matelas, duvets…

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Mais avant tout, ce qui nous fait le plus plaisir c’est de retrouver la famille de Camille. Nous passons avec eux plusieurs jours du côté de Calarasi durant lesquels nous nous reposons encore. Au programme, balade à Calarasi, promenade au bord de la Mer Noire et surtout bonnes bouffes bien arrosées de bière ! Nous profitons de la présence des uns et des autres dans le temps très court qui nous est impartis.

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Mais il nous faut tout de même rester studieux et nous nous attelons à préparer nos bagages pour la suite du voyage. Il n’est pas si simple de tout loger dans nos sacoches. Une fois celles-ci bouclées les vélos semblent bien lourds et nous nous sentons peu habiles à leurs guidons.

Puis c’est l’heure du départ, les parents de Camille doivent retraverser l’Europe en sens inverse. A l’aller ils étaient passés par l’Allemagne, avaient visité Vienne, puis avaient rallié la Roumanie en passant par la Hongrie. Au retour ils empruntent une autre route et passent par la Bulgarie, puis profitent des paysages de la Grèce et de l’Italie. Nous les remercions encore d’avoir fait tout ce voyage et tous ces kilomètres pour amener nos vélos et nous permettre ainsi de combiner kayak et vélo.

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Pour nous, il est temps d’enfourcher nos montures. Nous donnons nos premiers coups de pédales… Mais ils ne nous mènent pas bien loin car nous devons retrouver à Calarasi Vasile et son cousin, deux musiciens roumains, pour les enregistrer et jouer avec eux. Nous les avons rencontrés grâce à Artemiza qui nous avait invités à assister à un mariage pour que nous puissions écouter de la musique traditionnelle. Si le kayak n’a pas été propice à la rencontre des musiques traditionnelles, à vélo cela nous sera plus facile et nous allons enfin remplir la rubrique « musique » de notre blog. Après avoir échangé avec les deux musiciens nous quittons la région de Calarasi et mettons pour de bon le cap pour la Bulgarie.

Même le Danube a une fin

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Nous partons de Galati à 6h du matin après avoir remercié mille fois Marian et les autres gardiens. Deux kilomètres plus tard, nous nous arrêtons gelés et déjà fatigués des vagues. Il nous faut réfléchir à la suite de notre voyage et pour pouvoir le faire de la meilleure manière possible, nous nous attablons autour d’une brioche et d’une sorte de faisselle roumaine. Un temps nous nous questionnons quant à prendre le bus jusqu’au Delta puis le ferry jusqu’à la Mer Noire. Mais le soleil se charge de répondre à notre place. Le temps de notre petit déjeuner il s’est levé davantage et réchauffe désormais nos membres engourdis. Les vagues aussi s’adoucissent et nous repartons finalement par les eaux. Et puisque le soleil prend son temps le matin, nous prendrons désormais le nôtre avant de lever l’ancre.

Nous avançons ainsi, lentement, jusqu’à la ville de Tulcea qui marque l’entrée du Delta. Le Danube se divise alors en plusieurs bras. Cela fait bien nos affaires car le vent a moins de prise sur les eaux resserrées du fleuve et nous sommes davantage à l’abri.

Nous nous arrêtons une journée à Tulcea chez Cosmin que nous avons contacté par internet. Nous pouvons laisser chez lui quelques affaires, ce qui nous permet d’alléger le kayak pour notre dernière ligne droite jusqu’à la Mer Noire. Nous nous donnons rendez-vous dans trois jours puis nous nous engageons dans le petit canal qui mène à Sulina.

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Nous pénétrons enfin dans le Delta… De ce magnifique dédale de petits canaux qui se perdent dans ce vaste marais qui court jusqu’à la Mer Noire, de ces multitudes d’oiseaux qui nichent dans l’une une des plus belles réserves ornithologiques d’Europe, nous ne verrons qu’une digue et quelques colverts ! Enfin presque… Nous ne traversons malheureusement pas cette partie du Danube comme nous l’espérions. Nous ne disposons que de deux jours de beau temps avant que le vent ne se relève. Nous optons donc pour la ligne droite et ne voyons que le seul canal de Sulina. Ce bras ne fait parfois qu’une vingtaine de mètres de large mais il est pourtant aménagé pour la navigation des bateaux de mer. Ainsi, la première fois que nous en croisons un, nous ne nous sentons pas bien épais.

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En arrivant dans la ville de Sulina, tout le monde devine que nous avons fini notre voyage. Ils nous félicitent d’un pouce levé ou par des applaudissements, ce qui renforce la joie que nous éprouvons à l’idée d’atteindre enfin la Mer Noire. Des pêcheurs nous offrent même une bouteille de bière pour fêter cela. Mais la mer n’est pas encore au bout de la ville, elle est un peu plus loin, au bout d’une digue de pierres d’environ sept kilomètres. Nous arrivons finalement à l’endroit où le Danube s’y jette réellement. Nous nous arrêtons sur le côté, escaladons la digue. A entendre les vagues s’écraser, à sentir la houle et à perdre notre regard dans l’immensité de l’horizon nous nous sentons soudain tous petits et bien heureux de ne pas nous engager dans la Mer Noire en kayak. D’avoir passé trois mois blottis entre ces deux rives rassurantes qui traçaient nos journées et notre itinéraire nous rend sensible à l’immensité inquiétante de la mer.

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Après avoir goûté quelques instants à cette sensation et au plaisir du chemin accompli, nous remontons dans le kayak et donnons nos derniers coups de pagaies pour rentrer à Sulina. Un peu émus, en chemin nous déclinons le nom du fleuve dans toutes ses langues comme un dernier hommage aux différents visages que le Danube a revêtus au cours de ce voyage :

« Donau, Dunaj, Duna, Dunav, Dunarea ».

Danube.

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Les multiples surprises du Danube roumain

Tout d’abord, il faut que nous nous excusions : nous racontons ici les événements avec plus d’un mois de retard (nous pédalons actuellement en Bulgarie)! Nous avons un peu de mal à écrire le blog de manière régulière… Mais nous allons tâcher d’y remédier dans les semaines suivantes. En attendant, revenons-en au Danube.

Nous pressentions déjà la chose avant notre départ mais le Danube a fini d’accomplir son œuvre de séduction. Il nous a conquis, nous a chaque jour attachés d’avantage à ses eaux. Nous sommes tombés dans ses filets et pour nous il n’est plus question de s’arrêter en chemin, de le laisser filer seul jusqu’à la Mer Noire. Lorsque nous avions pensé notre itinéraire, nous avions envisagé un temps de nous arrêter du côté de Roussé, pour entamer ensuite notre voyage à vélo. Mais aujourd’hui il n’en est plus question. Nous ne connaissions pas cette sensation, celle de vivre un fleuve, de le voir s’écouler, se transformer, de se laisser porter par ses flots. Au fil de notre voyage en kayak ses eaux nous ont façonnés, nous ont pliés à sa lenteur et à ses exigences. Nous avons déjà trop goûté à la joie simple de le suivre, de découvrir ses rives et sa vie. Et surtout si nous ne le voyons pas, comment pourrions-nous être sûrs qu’il se jette bien dans la Mer Noire… Ce serait comme couper un film avant sa fin, nous aurions un goût d’inachevé.

De Roussé, il nous reste 500 km avant la Mer Noire. Pendant quelques jours nous retrouvons la joie de pagayer sous le soleil. L’été semble faire une dernière révérence et nous ressortons maillots de bain et crème solaire. La semaine d’intempéries nous a laissé quelques séquelles, nous pagayons donc d’avantage pour engranger les kilomètres. Peu à peu nos angoisses s’apaisent car il n’y a pas plus grisant qu’une belle journée sur le Danube. Offrez-nous du soleil et un ciel bleu, un Danube aux eaux lisses et chaleureuses et nous oublierons les pires tempêtes !

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Un soir après une journée bien remplie, nous nous arrêtons sur une plage. Nous faisons quelques pas et tombons sur des pastèques poussant à même le sable. Nous en ouvrons une et en mangeons la moitié en préparant notre feu pour le repas du soir. Alors que nous sommes affairés à cuisiner, deux pêcheurs s’arrêtent à notre hauteur en bateau. Le premier part d’un grand éclat de rire tout en nous lançant en roumain quelques phrases que nous ne comprenons pas. Le second qui parle espagnol et allemand et qui sera notre traducteur pour la soirée, nous explique que son ami se moque de notre feu. Il ne comprend pas pourquoi nous avons un si petit feu et se demande ce que l’on peut bien cuisiner avec. Il craint que nous ne mangions pas à notre faim et nous donne l’ordre de les suivre jusqu’à leur bivouac situé à deux cent mètres pour manger un vrai repas et voir ce qu’est un vrai feu.

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Nous les suivons. Bien avant d’arriver à leur campement nous distinguons les flammes de leur bûcher qu’un troisième larron entretient. Nous passons avec eux une soirée mémorable, accueillis par ces trois amis venus camper et pêcher une semaine aux bords du Danube. L’un rit à gorge déployée et nous ressert sans cesse des verres de palinka en s’écriant « noroc ! ». Nous partageons son eau-de-vie et sa joie communicative. Le second, plus calme mais disert, jongle entre l’espagnol et l’allemand pour nous expliquer ce qui se dit. Le troisième, sifflote tout en jetant des demis arbres dans le feu. À l’affût des frelons provenant d’un nid jouxtant notre table, il assomme les assaillants ailés d’un coup de cuillère à soupe puis les écrase sous sa semelle. Tous s’assurent que nous n’ayons ni froid, ni soif, ni faim. Nous nous retrouvons le lendemain matin alors que le bûcher de la veille fume encore. Ils nous servent d’abord un verre de palinka, puis du café. Vient ensuite une belle omelette au lard, saucisse et poitrine de porc. En nous quittant, ils nous offrent encore un kilo de viande et de fromage, des légumes, du pain et bien sûr une bouteille d’eau-de-vie pour être certains que nous ne manquions de rien sur le Danube.

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Grâce à cette semaine ensoleillée nous approchons du but à grandes enjambées. Il ne nous reste plus que 250 km, mais c’est alors qu’un matin le vent se lève. Il souffle trop fort et nous faisons quasiment du sur-place. Fatigués par ces efforts inutiles, nous nous arrêtons pour la journée. Dans la tente nous écoutons, impuissant, le vent cogner contre les parois. L’enthousiasme et l’insouciance que nous avons acquis pendant la semaine commencent à s’effriter. Nos angoisses reprennent, celle de voir la tente se briser sous les assauts du vent, celle de rester cloués aux rives à quelques pas de la Mer Noire, celle d’avoir froid et de voir le temps se dégrader. Les jours suivants nous réussissons à reprendre la route mais désormais sous un temps plus mitigé. Le froid s’installe réellement, nous ne sommes plus tranquilles, ni la journée sur le kayak, ni la nuit dans la tente.

Pour la première partie du voyage nous n’avons pas amené l’équipement adéquate. Notre équipement d’hiver arrivera avec les parents de Camille à la fin du Danube. Nous partons donc le matin, pieds nus dans l’eau. Au fil de la journée et des vagues, l’eau pénètre dans le kayak et nous pataugeons nus pieds sans pouvoir enfiler ni chaussettes, ni chaussures. La nuit venue, nous additionnons toutes les couches de vêtements à disposition. Puis nous nous endormons en rêvant souvent aux matelas, duvets et aux vêtements chauds qui arriveront bientôt.

Nous voici arrivés à seulement 150 km de la Mer Noire. En trois jours nous pourrions l’atteindre et il nous en reste dix. Mais ce jour-là le vent forcit et les vagues grandissent. Ne nous sentant plus en sécurité sur les eaux, nous nous arrêtons à l’entrée de Galati. Le lieu n’est pas idéal, nous sommes en plein milieu d’une décharge, à quelques pas du parking d’un Auchan. Une fois de plus, nous téléphonons à la famille pour prendre connaissance de la météo. Le temps semble devenir fou… On nous prédit pour les quatre jours suivants, pluie et vent comme on n’en avait jamais vus en kayak. Nous voilà donc au beau milieu de la décharge à chercher à l’aide d’une boussole quelle bute de terre nous protégerait le plus des intempéries. Aucun endroit ne convient parfaitement et nous dressons notre abri avec une certaine inquiétude.

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Nous passons une première nuit réveillés par les bourrasques de vent. Au petit matin la pluie arrive et ne cesse de gagner en force. Dans l’après-midi le vent s’intensifie et fait ployer les parois de la tente. En fin de journée, nous sommes obligés d’écoper toutes les cinq minutes les bords de la tente qui deviennent perméables et de retenir les parois lors des coups de vent plus violents. Nous envisageons désormais la nuit à venir d’une manière peu reposante et imaginons des tours de garde. La nuit tombe. Nicolas sort pour réajuster les tendeurs et s’aperçoit que la décharge est en train de devenir une immense flaque d’eau et que celle-ci gagne peu à peu la tente. Désespéré et ne sachant plus que faire, il tâche alors de vider la flaque à l’aide d’une casserole. Résistance dérisoire et impuissante face aux trombes d’eau qui tombent du ciel…

La flaque grossit, nous atteint. Il ne nous reste plus qu’à essayer de déplacer la tente malgré le vent et la pluie. Nous rangeons toutes nos affaires dans des sacs étanches, enlevons nos vêtements chaud et sortons dehors vêtus seulement de nos vestes et pantalons imperméables. Nous tentons de déplacer la tente vers un endroit plus élevé mais le vent en décide autrement, enchevêtre les fils, emporte la bâche, tort les arceaux et quand nous essayons de la replanter nous ne retrouvons plus toutes les sardines. Nous nous acharnons pendant plusieurs minutes à enfoncer les sardines restantes, mais en vain, rien ne tient. Le froid commence à nous saisir, nos vêtements sont désormais trempés et perméables, nous comprenons qu’il ne nous reste plus qu’une solution, aller demander de l’aide au gardien d’Auchan.

Nous prenons avec nous le plus d’affaires possible et traversons la décharge qui n’est plus qu’une mare d’eau et de boue. Nous arrivons à la case du gardien, grelottant, trempés et tout crottés. Nous toquons à sa porte. Il nous ouvre. Il nous regarde désespéré, pousse des « oh… », des « ah… », nous fait rentrer en vitesse et nous assoit près du radiateur. Nous lui demandons le numéro d’un taxi pour pouvoir nous rendre à un hôtel, mais il nous assure que personne ne voudra de nous vu l’état dans lequel nous nous trouvons. Il nous explique qu’il finit son travail le lendemain matin et qu’alors il nous amènera chez lui, en attendant nous pouvons élire domicile ici. Nous retournons chercher le reste de nos affaires et Marian, le gardien, ne supportant pas de voir Camille repartir sous la pluie avec une simple cape de pluie, la recouvre de sa veste chaude. Nous traversons à nouveau la décharge, mais plus rassurés cette fois et Nicolas, persuadé que chaque situation de la vie correspond à une chanson de Brassens, se met à entonner :

« Le r’présentant d’la loi vint, d’un pas débonnaire.
Sitôt qu’il m’aperçut il s’écria :  » Tonnerre !
On est en plein hiver et si vous vous geliez !  »
Et de peur que j’n’attrape une fluxion d’poitrine,
Le bougre, il me couvrit avec sa pèlerine.
Ça n’fait rien, il y a des flics bien singuliers… »

De retour, Marian nous installe chaudement, fait sécher nos affaires et nous offre un bon thé chaud. Nous tentons de nous présenter mutuellement malgré les barrières de la langue. Il nous parle avec beaucoup de gentillesse et de tendresse et ne cesse de passer des appels où nous comprenons qu’il s’amuse à raconter notre histoire. Un autre coup de fil le fait soudainement changer de ton et de teint. On vient de lui apprendre qu’il doit travailler 36 heures d’affilée, cela alors que c’est la veille de son anniversaire. Il est dépité de voir ses plans s’écrouler mais il trouvera une solution pour nous. Durant les trois jours de tempête, nous passerons la journée à Auchan, entre sa case et le centre commercial, puis la nuit, des amis gardiens viendront nous ouvrir en douce une chambre dans un hôtel du coin, fermé à la morte-saison.

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Le lendemain de notre arrivée à Auchan, nous nous installons dans un café de la galerie marchande. Nous souhaitons profiter du temps que nous avons pour écrire notre blog et préparer la suite de notre voyage jusqu’à la Mer Noire. Pour cela, nous consultons anxieusement la météo des jours suivants. À la vue des prévisions nos visages se décomposent. Le vent ne va guère faiblir pendant la semaine qu’il nous reste et nous comprenons subitement qu’il est possible que nous ne finissions pas le Danube en kayak. Nous n’avons alors plus aucun courage, n’avons plus envie de lutter contre le froid et le vent qu’on nous prédit et en avons même un peu peur. Nous nous sentons vides.

N’ayant plus envie de rien, ni de faire du kayak, ni d’écrire le blog, nous rentrons silencieux, le cœur serré dans la case du gardien. Lui nous accueille avec un grand sourire et beaucoup de chaleur. Nous nous asseyons, balayons à nouveau du regard la petite pièce, le parapluie à fleurs roses et bleues, les deux cactus dans leur pot en bouteille en plastique, la résistance d’une vieille bouilloire plongée à même l’eau d’une tasse, la vieille radio qui égrène sa musique, la photo de la fille du gardien et surtout ce gardien qui a été plein de bonté envers nous. Et là, tous les deux à la fois, un grand sourire se dessine sur notre visage. Nous sommes soudainement heureux comme nous ne l’avons jamais été depuis le début de ce voyage. Grâce à cette tente cassée et ce temps affreux nous passons le plus beau moment que le Danube nous offre. Un moment semblant irréel mais rempli d’humanité. Ce moment à lui seul justifie tout notre voyage. Et nous remercions alors le Danube de tout ce qu’il nous a offert et qu’importe si nous ne finissons pas en kayak, nous finirons en ferry !

Nous passons encore deux jours à « habiter » Auchan, pour la première fois de notre vie heureux d’être dans un centre commercial ! Nous y prenons même nos habitudes et les employés du magasin, tous au courant de nos mésaventures, nous saluent en souriant. Nous nous apprêtons finalement à repartir, munis d’une nouvelle tente. À ce moment, nous ne savons pas si nous pourrons atteindre la Mer Noire en kayak, mais nous avons envie d’essayer. Cette fois-ci nous sommes plus sereins, qu’importe l’issue du voyage, nous en serons heureux.

Le jour de l’anniversaire de Marian, nous arrivons à son local avec un petit gâteau surmonté d’une bougie ainsi qu’avec deux bouteilles de vin. Nous entonnons : « joyeux anniversaire, joyeux anniversaire Marian ! »

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