« Le vent qui vient à travers la montagne me rendra fou »

Outre le Delta, la seule chose que nous savions du Danube c’était qu’il passait entre ce que l’on appelle les Portes de Fer. Entre Serbie et Roumanie, le fleuve se fraye alors un passage au travers de grandes falaises.

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Sur notre chemin, nous avions souvent imaginé ce décor, le fleuve soudain aminci, emprisonné entre ces hauts murs de roche. Nous avions également quelques appréhensions, on nous avait décrit ce passage comme pouvant être agité et dangereux. Cependant quand nous y arrivons il fait beau, on nous prédit une semaine de soleil. On nous l’a dit, il y aura du courant et nous nous imaginons déjà profitant de ce paysage depuis notre kayak qui filerait à toute allure et sans effort. Nous nous imaginons aussi apercevant le panneau des mille derniers kilomètres, nous félicitant de tout ce que nous avons déjà parcouru et nous disant que le reste ne serait qu’une promenade.

Nous sommes à une cinquantaine de kilomètres de ce lieu et impatients, nous pagayons avec hâte. Nous discutons au milieu du fleuve lorsqu’une voix nous coupe :

« Salut les copains ! »

Cela semble venir d’un groupe de pêcheurs sur la rive. Intrigués que l’on nous parle en français, nous nous dirigeons vers eux. Il s’agit en fait d’un kayakiste allemand qui avait installé son bivouac avec des pêcheurs. Nous attendons qu’il se prépare pour mettre ensemble les voiles. Sebastian est arrivé à Belgrade en bus, il vient passer des vacances sur le fleuve. Son embarcation est autrement plus jolie que la nôtre. Pour mieux profiter du paysage et parce qu’il préfère la tranquillité à l’effort, il a monté une voile sur un vieux kayak. Il transporte aussi un ukulélé et s’est fabriqué une petite table de bois qui lui permet de profiter du café à bord de son bateau. Une idée du voyage en douceur…

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Avec lui, nous apercevons les premières transformations du paysage. Nous voyons apparaître des collines, puis le fleuve devient lac. Nous pagayons au-dessus de villages engloutis depuis la construction des immenses barrages de Djerdap, puis arrivons à Golubac où nous campons au milieu de la ville.

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Le lendemain matin, nous repartons, sourire aux lèvres et visons le goulot d’étranglement où le fleuve-lac vient s’engouffrer. Trois kilomètres plus tard, nous nous arrêtons, fatigués des efforts fournis. Notre joie était de courte durée. Un fort vent de face a stoppé notre élan, transformant le Danube-lac en petite mer. Nous sommes seulement à quelques coups de rames de l’endroit où il se ressert, au pied d’une forteresse juchée sur une des deux falaises qui forment ses rives. Nous espérons que, passé ce lieu, il reprenne son caractère de fleuve. Ce n’est pas le cas, le vent ne faiblit pas et ne fera que forcir les jours suivant.

Les deux premiers jours nous ne pagayons que peu, espérant que le temps change. Le troisième, Sebastian, écœuré de voir ses vacances à la voile se transformer en calvaire à la rame, décide d’attendre un temps plus clément. Il se demande s’il ne va pas écourter son périple. De notre côté, nous n’avons pas le choix, si nous voulons atteindre la Mer Noire, nous devons avancer. Ainsi, nous serrons les dents pendant encore deux jours, pagayons longtemps, avançons peu, notre moulin à bras luttant contre le vent. Du courant prédit nous ne voyons rien et chaque matin nous nous réveillons avec des douleurs dans les mains. Il faut réapprendre à bouger nos doigts. Nous aussi sommes dépités par les Portes de Fer et pestons après le temps. Nicolas en vient même à jurer après le paysage qui lui semble dépourvu de tout attrait.

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Nous n’apercevons pas le panneau du kilomètre mille. Nous franchissons cette étape, au comble de notre lenteur en passant le cap Greben, petit cap de rivière. Nous ne voyons plus la rive défiler et si l’un de nous cesse de ramer, nous reculons. Ce cap réussit tout de même, face à cette situation, à nous décrocher un grand rire nerveux, ce genre de rire qui vous permet d’expulser toute la tension accumulée. On apprendra quelques temps après que Sebastian a préféré rentrer en Allemagne.

Comme pour nous remercier de tous nos efforts, le Danube nous offre alors une journée calme et paisible, exactement à l’endroit où les falaises sont les plus belles, au défilé de Kazan. Nous passons la journée les yeux écarquillés, à admirer ces hautes falaises plongeant dans le Danube qui n’a jamais été aussi profond (jusqu’à 100 mètres).

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A midi, un rebord de cailloux au pied d’un éboulis nous sert de plage. Nous pique-niquons tranquillement quand un petit fracas nous fait sursauter. Une branche et ce qui nous semble être une pierre viennent de dégringoler la pente pour finir leur course sur le gilet de sauvetage qui servait de siège à Nicolas. Nous éclatons de rire, une tortue vient de nous tomber dessus. Décidément sur le Danube nous ne sommes pas à l’abri des surprises ! Nous sommes heureux d’avoir été deux à être témoins de cela, sans quoi nous aurions cru rêver.

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Après avoir bien profité des Portes de Fer nous nous dirigeons vers notre prochaine épreuve : les barrages Djerdap 1 et 2. Dans notre guide pour kayakiste, il est écrit que l’on peut porter le kayak, mais que le chemin est très long et incertain. Le mieux est d’attendre le passage d’un bateau pour s’engager avec lui dans l’écluse en espérant qu’on nous accepte. Nous pagayons trois heures jusqu’au barrage sans voir le moindre bateau. Nous nous arrêtons du côté serbe lorsque nous apercevons au loin, un bateau de croisière se dirigeant vers nous. Au dernier moment, il bifurque vers le côté roumain. N’ayant ni envie de porter sur des kilomètres, ni d’attendre pendant trois heures une hypothétique péniche, nous tentons la chance du désespoir, pagayons comme des fous pour traverser le kilomètre qui nous sépare de l’autre rive. Nous voyons devant nous le bateau s’engager dans l’écluse alors que nous en sommes encore loin. Nous redoublons d’efforts en ne quittant pas des yeux le voyant vert qui indique que l’écluse est ouverte. Il reste vert et nous nous engageons en sueur aux côtés du bateau. Nous avions quelques appréhensions, mais l’écluse est tellement grande que ce n’est pas si impressionnant de côtoyer de si proche une telle embarcation. Nous passerons avec autant de facilité le deuxième barrage.

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Avant d’arriver en Bulgarie nous cherchons un lieu où nous reposer de tous ces événements et où mettre à jour notre blog qui est dépassé d’un bon mois. Nous arrivons dans un camping au bord d’une petite ville serbe. Nous accostons dans une flaque de lentilles et de grenouilles. Nicolas part trouver l’accueil. Ne voyant rien, il demande son chemin à une dame. Elle prépare de la confiture, lentement elle lui indique une chaise, puis continue de mettre sa confiture en pot tout en discutant. Alors, chose importante dans ce genre de situation, elle la lui fait goûter : abricot avec zestes d’orange et sans doute quelques morceaux de coing. C’est délicieux, elle nous en offre un pot. Elle téléphone ensuite au gérant qui devrait arriver et nous confie à un autre habitant du camping. Ce dernier, tout gentil, nous indique le meilleur emplacement à prendre, puis voyant que nous sommes assis par terre nous apporte deux chaises et deux tasses de café turc. Au bout de deux heures, comme le propriétaire n’arrive toujours pas, nous lui demandons combien devrait coûter le camping. Il nous fait comprendre que pour une seule tente et une seule nuit cela devrait être gratuit. Le gérant ne sera pas ce cet avis lorsqu’il arrivera vers 21h !

Le lendemain matin, au moment de dire au revoir à notre gentil voisin, celui-ci nous invite encore à prendre le café. Il fait déjà près de 30 degrés au soleil mais il nous propose deux petits verres de rakia que nous acceptons malgré l’heure matinale. Durant ses quelques semaines en Serbie on nous aura offert des champignons, des pêches, des brugnons, un bidon d’eau en nous assurant que c’est la meilleure du monde et nous quitterons ce pays avec la saveur du café turc et la chaleur du rakia comme souvenirs.

pêcheur

Des serbes et des vikings

Notre autorisation de la police fluviale en poche nous pagayons avec joie sur les eaux serbes. Nous nous arrêtons un peu tard un midi alors que deux kayakistes repartent du même endroit. Jonathan et Markus sont suédois, grands et barbus et se présentent comme des vikings. Nous discutons un peu et ils nous expliquent leur voyage un peu fou. Ils sont partis de Suède et se rendent à Istanbul en kayak et rien qu’en kayak. Pour ce faire, ils ont dû traverser la mer jusqu’au Danemark, longer les côtes pour atteindre la Pologne, remonter des rivières et tirer leurs bateaux à l’aide d’un harnais et d’un chariot sur une centaine de kilomètres. Ils ont rejoint le Danube vers Budapest, de là ils gagneront la mer Noire puis pagayeront jusqu’à Istanbul. Eux aussi pagaient bien plus que nous, huit heures par jour. Nous sommes bel et bien la lanterne rouge des kayakistes sur le Danube. Et avec notre kayak gonflable, nous pouvons passer pour des vacanciers.

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Nous laissons les Suédois se diriger vers le poste frontière situé non loin pour régulariser leur situation en Serbie. Sitôt notre déjeuner fini, nous profitons de leur « pause forcée » pour les devancer. Le soir, lorsque nous apercevons leurs drapeaux flotter au loin, nous les hélons en faisant de grands gestes et les invitons à partager notre bivouac. La soirée se passe auprès du feu à manger et à discuter. La bouteille de rakia offerte à Borovo passe de mains en mains « Car c’est une des pires perversions qui soient que de garder du vin béni par-devers soi », comme le dit notre maître en sagesse, « tonton Georges » ! Nous sommes ravis de passer notre première soirée avec d’autres kayakistes, mais l’orage vient mettre un terme à la fête.

Le lendemain, ils repartent dès l’aube, alors que nous dormons encore d’un sommeil profond. Cependant nous les dépassons à nouveau car ils doivent s’arrêter à Novi-Sad pour finir de régler leurs problèmes administratifs. Le jour suivant nous convenons ensemble de manger à midi dans un bistrot. Nous n’arrivons que tard à en dénicher un près du Danube et nos amis suédois nous rejoignent alors que notre bière est déjà bien entamée. En effet, ces deux vikings sont bien plus tendres que ce que leur barbe et leur carrure laisseraient imaginer. Ayant rencontré un chien errant sur le bord du Danube, ils n’ont pas pu s’empêcher de le nourrir. Ceci fait celui-ci les a suivis sur près de dix kilomètres à pied et à la nage, laissant nos suédois attendris et désemparés par la situation. Il s’en fût de peu qu’ils ne l’adoptent ! C’est donc la mine défaite qu’ils atteignent le restaurant. Nous les charrions gentiment puis le repas et la bière les aident à reprendre des couleurs.

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Nous discutons alors de voyages et de rêves. Après leur arrivée à Istanbul ils iront marcher en Inde puis traverser l’Australie en rollerski et ainsi établir le record de la plus longue distance avec ce moyen de locomotion peu commun. Avides de voyages improbables, ils souhaitent aussi traverser un jour l’Atlantique en aviron ou descendre l’Amazone en stand up paddle, une espèce de planche sur laquelle on rame debout. Nous ne voyons pas le temps passer et nous restons à table jusqu’à l’arrivée de la nuit. Lorsque nous demandons au barman où nous pouvons planter la tente, il nous indique la plage juste devant son restaurant. Si en France le bivouac est vu d’un mauvais œil, ici cela semble naturel à tous que nous campions en plein milieu de la ville. La soirée est à nouveau orageuse. Nous la passons sous la tente à jouer aux cartes. Le lendemain nous nous séparons, le père et le frère de Markus sont venus lui faire la surprise de leur visite. De notre côté, nous nous dirigeons à Belgrade où nous passerons trois jours avec Aleksandar, un serbe que nous avons contacté par internet et qui veut bien nous accueillir.

Nous accostons tant bien que mal dans la capitale Serbe et attendons Aleksandar devant un arrêt de tram. Dès que nous le voyons arriver nous savons que nous allons passer un bon moment ensemble. Il est jovial, grand sourire et insiste pour nous aider à porter nos affaires, malgré une jambe blessée. Chez lui, nous passons deux trois jours très agréables à refaire le monde, à déguster de délicieuses spécialités serbes, à écouter de la musique et … à en jouer ! Nous avons enfin mis la main sur quelqu’un avec qui faire de la musique et ça nous a fait drôlement plaisir. Durant notre séjour à Belgrade, Aleksandar se plie en quatre pour que nous nous sentions le mieux possible et que l’on puisse profiter un maximum de cette pause réparatrice.

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