Sur les bords de la Mer Noire

En quittant Kastamonu nous nous dirigeons vers la côte pour retrouver la Mer Noire. A nouveau nous bénéficions d’une météo printanière. Nous le ressentons sur notre moral, le soleil fait des merveilles et la montagne se charge du reste. Ici, la terre se soulève et se dessine en courbes et en arrêtes. Les collines deviennent montagnes, tour à tour faites de roches, de forêts, de neiges ou de buissons. C’est un festival de couleurs : du brun, du rouge et de l’ocre, du vert profond ou clair. On y voit aussi le bleu ou le gris des sillons des rivières qui traversent ce bariolage en le rayant de leurs cascades.

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Un matin, nous nous offrons une heure de suspension, nous glissons sur une pente douce, couvés par la montagne et le soleil. Et voilà que la montagne redevient colline, puis que celle-ci s’ouvre et nous dévoile la mer et son horizon. Il fait beau et sur nos vélos nous sommes heureux. Nous avons fini de descendre sans le moindre effort les mille mètres de dénivelé qui nous séparaient de la mer. Nous ne la quitterons plus jusqu’à notre arrivée en Géorgie. Ce qui nous accompagnera aussi jusqu’à la frontière, c’est la deux fois deux voies sur laquelle nous roulons !

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Nous nous arrêtons à Gerze, proche de Sinop (la ville natale de Diogène). Nous restons ici quelques jours chez Elif. Bien qu’elle soit très occupée par son travail, ses études et les divers engagements qu’elle mène de front, nous passons de longues soirées à discuter et nous buvons notre premier rakı en Turquie. Elle s’en va le week-end, mais nous laisse gentiment sa maison pour nous reposer. On en profite pour retaper les vélos et nettoyer chaînes et pédaliers. Il était temps… La pluie, la neige et la boue ne leur avaient pas fait de bien.

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De retour sur la route il est toujours aussi difficile d’avancer, on nous invite à boire le thé jusqu’à six fois dans une journée. On invente alors des stratagèmes pour ne pas s’arrêter à chaque invitation. À l’approche des lieux à risques (les çayhane et les stations services) nous accélérons le pas et nous regardons droit devant nous.

On nous avait prévenus : les turcs sont très hospitaliers avec les voyageurs à vélo. Nous le vérifions quotidiennement, mais un jour encore d’avantage. Voici le déroulé de cette journée :

Le matin, lorsque nous sortons de la tente, les habitants du village voisin viennent nous voir et nous demandent pourquoi nous n’avons pas passé la nuit chez eux. Ils sont gênés et amusés de voir notre tente, ils nous font comprendre que chez eux nous aurions eu à manger, du thé et un lieu plus chaud pour dormir. Quelques kilomètres plus loin on nous invite à boire le thé dans une station service, à consulter internet et à utiliser la cuisine si nous le souhaitons. Mais il est encore trop tôt pour manger et nous repartons. À midi, nous nous arrêtons pour cuire une omelette sur le bas-côté. Un motard s’arrête et vient fumer une cigarette tout en discutant avec nous. Il nous demande où nous allons dormir ce soir. Nous lui répondons que nous pensons dormir vers Samsun. C’est là qu’il habite, nous n’avons qu’à dormir chez lui ! Il nous donne son adresse et son numéro de téléphone puis repart travailler. Alors que nous finissons notre repas, le propriétaire du terrain à côté duquel nous nous trouvons vient nous proposer de manger chez lui. Nous nous excusons, nous avons malheureusement déjà fini notre repas, et nous reprenons notre route. Nous fonçons alors jusqu’à Samsun sans nous arrêter (appliquant notre fameuse stratégie pour éviter toute autre invitation). Nous arrivons chez notre hôte peu avant la tombée de la nuit. S’en suit une soirée bien arrosée avec ses amis et sa copine. À la fin, dans l’exaltation de l’alcool ils préparent un plan pour manquer leur travail ce samedi matin et nous rejoindre la veille pour bivouaquer et faire un barbecue avec nous. Sur cette belle décision, s’achève notre journé!

Trois jours plus tard nous nous retrouvons comme prévu et passons encore une autre soirée bien agréable !

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Nous traversons l’est de la Turquie avec un plaisir nuancé par les mauvais côtés que nous réserve la route. Nous passons de nombreux tunnels, notamment un de quatre kilomètres de long. Nous tentons d’y avancer prudemment, mais les voitures, les bus et les camions roulent vite, certains nous frôlent, d’autres nous klaxonnent. A l’approche d’un camion ou d’un bus nous entendons son bruit se répercuter sur les parois, se démultiplier jusqu’à devenir un vrombissement surnaturel qui envahit le tunnel et lui donne des allures infernales. Nos sens son perturbés, il semblerait que dix camions arrivent de toutes parts. Puis, lorsqu’il arrive à notre hauteur, nous ressentons le souffle puissant du véhicule, parfois agrémenté d’un violent coup de klaxon nous faisant sursauter. Sur la route, beaucoup ont une conduite agressive et dangereuse et cela devient un calvaire de rouler dans les tunnels ou les grandes villes. Heureusement, même sur une deux fois deux voies, nous ne sommes pas à l’abri de quelques joyeux imprévus. Comme cette famille qui s’arrête sur le bord de la route pour nous parler et dont le fils aîné nous improvise un morceau au zurna :

Enfin nous approchons de la frontière géorgienne. Alors que nous cherchons un lieu de bivouac à une dizaine de kilomètres de ce pays, nous rencontrons deux cyclo-randonneurs espagnols avec qui nous pédalerons jusqu’à Batumi, Andony et Marta. Ils nous invitent à partager leur improbable lieu de bivouac, ce sera notre dernière nuit en Turquie :

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De la neige mais du thé!

De retour à Athènes nous embarquons dans un train à destination d’Alexandroupolis dans le nord-est de la Grèce. De là nous nous mettons en route pour la Turquie. Nous avons tous deux très envie de découvrir ce pays mais la météo vient refroidir notre enthousiasme. Nous pédalons jusqu’à Istanbul le plus souvent accompagnés par la pluie ou la neige. Et si les premiers flocons nous enchantent, rapidement nous nous en lassons. Le soir, en installant le bivouac, nos chaussures prennent l’eau et le lendemain il nous faut bien souvent les enfiler alors qu’elles sont encore humides…

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La route que nous empruntons n’est pas des plus enthousiasmantes. Nous restons sur une deux fois deux voies, cloîtrés sur notre bande d’arrêt d’urgence et n’apercevons que la banlieue des villes. À l’approche d’Istanbul la circulation semble devenir folle et ne fait que s’intensifier en pénétrant dans l’agglomération. Notre deux fois deux voies se transforme en deux fois trois puis en quatre fois deux voies. Les voitures s’insèrent sur notre droite, sortent en nous coupant la route, nous doublent, nous frôlent et nous klaxonnent. Pour les petits poitevins que nous sommes, c’est un calvaire de pédaler dans ce flot ininterrompu de voitures. Nous nous croyons sur le périphérique de Paris en pleine heure de pointe! Nous nous débattons dans ce chaos pendant tout l’après-midi, tâchant tant bien que mal de trouver notre route. Notre carte de Turquie au 1/8000 ne nous est d’aucun secours mais nous finissons par atteindre notre destination en fin de journée.

Nous sommes d’abord accueillis quelques jours par Cihan. C’est un fou de derbouka et il nous joue plusieurs morceaux très sympathiques avec ces amis musiciens.

Lorsque nous quittons Cihan il fait déjà nuit et il pleut à verse. L’idée de reprendre les folles routes de la ville par ce temps nous effraie mais nous devons rejoindre Yavuz qui habite à seulement huit kilomètres, toujours à Istanbul. Au bout d’une heure nous sommes trempés, gelés et évidemment perdus. Un homme nous aide en nous montrant la route sur son téléphone : il nous reste 10km… En une heure, nous avons réussi à nous éloigner de deux kilomètres de notre destination, nous sommes probablement les cyclistes les plus lents du monde! La pluie se transforme en neige et nous sommes bien contents d’arriver chez Yavuz. Lorsque nous lui racontons ce qui vient de nous arriver, il s’empresse de nous offrir un ancien GPS dont il ne se sert plus!

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Bloqués par la neige, nous passons trois jours dans sa famille où nous sommes accueillis comme des rois. Sa mère prépare de délicieux repas et nous repartons avec des chaussettes, un bonnet qu’elle a tricoté et de la nourriture plein nos sacoches. Pour notre départ, Yavuz nous emmène en voiture jusqu’à la sortie d’Istanbul. Il nous fait traverser le Bosphore et nous évite ainsi d’avoir à repédaler dans cette ville.

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Les deux semaines suivantes, nous luttons pour avancer malgré la neige. Nous restons même une semaine entière coincés dans un petit village des bords de la Mer Noire, en attendant que les voies soient déneigées. Puis pédaler redevient plus agréable : les routes sont moins empruntées, les paysages plus jolis, plus naturels et nous traversons de nombreux villages. En revanche le chemin ne cesse de monter et de descendre brutalement, ce qui a pour résultat de nous couper les jambes et le moral. Mais les turcs arrivent toujours à point nommé : en haut d’une côte on nous offre un thé, lorsque nos pieds sont froids on nous fait asseoir près du poêle dans un çayhane, petit salon de thé. Il est rare que l’on passe une journée sans qu’on nous offre le thé ou plus de cinq minutes devant notre carte sans que l’on vienne nous guider.

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Nous arrivons fatigués à Eregli. Le mois de janvier nous a parfois miné le moral. L’itinérance est belle lorsqu’il fait beau mais lorsque le froid et le mauvais temps s’installent, que le plaisir de pédaler s’efface, nous nous questionnons quant au sens de ce que nous faisons… Nous décidons finalement de changer notre itinéraire et de quitter la côte pour nous enfoncer dans les terres. En Turquie s’enfoncer dans les terres signifie s’enfoncer dans la montagne et au vue de toute la neige tombée, cette idée semble être notre plus mauvaise. Mais nous sommes lassés des montagnes russes de la côte et la météo semble vouloir s’améliorer pour les prochains jours. Nous tentons donc notre chance et ne le regrettons pas.

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Nous retrouvons des sensations oubliées, le plaisir de pédaler sous le soleil, l’impression d’être en vacances, celle de retrouver la liberté et la joie d’être à l’air libre.

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Nous suivons une route qui sillonne entre les montagnes et traverse de nombreux villages. Nous reprenons le temps de contempler le paysage, de cuisiner et de profiter des bivouacs le soir. Nous nous sentons paisible et heureux.

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Nous nous arrêtons tout de même à Kastamonu où nous sommes accueillis par Behiç. Il est calme et très attentionné, nous discutons avec lui des heures durant. Nous pensions ne passer qu’un jour à Kastamonu, nous en passerons quatre.

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Nous profitons de cette pause pour aller acheter un archet. L’ancien n’a pas très bien supporté le voyage… Nous toquons à la porte des deux magasins de musique de la ville. Dans le second nous trouvons ce qu’il nous faut et même un peu plus.

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Le tenant du magasin tient à nous offrir le thé puis nous discutons pendant trois heures, via « google traduction ». Entre-temps il nous fait boire un soda, nous fait manger des confiseries, un kebab et du yaourt. Puis il appelle un ami qui chante et joue du saz :